Roi ne suis, ne duc, ne comte aussy ;

Je suis le sire de Coucy.

Ces sires de Tikirt, de Tazenakht, et cætera, ont des résidences fortifiées, aux murs flanqués de quinze à vingt tours. Leurs vassaux aussi sont loin d’inspirer la pitié, car ils vivent dans des maisons à un ou deux étages, construites en pisé épais et solide, et dont les murailles extérieures sont ornées de moulures.

Un peu au sud et au nord du 30e degré de latitude, l’arête du petit Atlas marque une division tranchée. Au nord de cette chaîne, nous apprend M. de Foucauld, on est encore dans la zone tempérée ; la flore dans ses traits généraux rappelle celle du midi de l’Europe. Le versant sud du petit Atlas est déjà dans la zone saharienne caractérisée par un climat à extrêmes. Ici, le dattier et les acacias à gomme remplacent le figuier, l’amandier, le grenadier, l’olivier et même le noyer du versant septentrional et de la région plus au nord. Le dattier, il est vrai, cet arbre cultivé, n’existe que dans les vallées que la fonte des neiges et les pluies de l’Atlas viennent mouiller de temps en temps ; l’acacia à gomme se trouve de loin en loin sur les plaines d’un sable blanc. Quant à l’eau, on est réduit à celle de sources cachées sous le sable.

Au milieu de cette plaine M. de Foucauld trace, d’après ses observations, une bien singulière montagne, longue de 500 kilomètres, le Djebel Banî, dont je mentionnais tout à l’heure l’alignement parallèle avec l’Atlas. C’est, dit le voyageur, une simple arête rocheuse, tranchante au sommet, épaisse d’un kilomètre à la base, et haute de 200 à 300 mètres, au sud de laquelle court la partie inférieure de l’Ouâdi Dhera’a, le fleuve le plus important de ce que nous appelons le Maroc, si l’on ne mesure que la longueur du cours, mais malheureusement fleuve sans eau. Une arête rocheuse, un long tesson, comme le Djebel Banî, ne peut naturellement pas fournir une quantité appréciable d’eau à un fleuve ; aussi les trois affluents nord de l’Ouâdi Dhera’a, que M. de Foucauld a relevés, descendent-ils du petit Atlas et traversent-ils le Djebel Banî par autant de brèches de cette étrange digue naturelle. Au sud de chacune de ces brèches (le mot cassure serait peut-être plus exact) on trouve, sous la montagne, de belles oasis : c’est Tissint, c’est Tatta, c’est Aqqa, patrie du rabbin Mardochée. Et M. de Foucauld ne nous fait pas attendre l’explication du phénomène : les affluents nord de ce fleuve mort, l’Ouâdi Dhera’a, sont de belles rivières d’eau courant à pleins bords. Telle est la puissance du climat du Sahara ! Le lit de l’Ouâdi Dhera’a, large de 4 kilomètres, a tellement soif que l’apport permanent de ces rivières ne sert qu’à lui conserver de la fertilité. Pour que cette vallée redevienne le fleuve que les Romains ont connu sous le nom de Darat, lorsque venaient s’y désaltérer et s’y baigner les éléphants dont les figures sont gravées sur le Djebel Tabayoudt, excroissance dans la chaîne du Bani, il faut ou bien une fonte subite des neiges du Djebel Dâdès et du Djebel Guelâwi, ou bien des pluies torrentielles continues dans les parties de l’Atlas que nous venons de nommer. Alors, pendant deux ou trois jours, la vallée est entièrement inondée, et le voyageur assez heureux pour que son passage coïncide avec une de ces crues aurait sous les yeux un cours d’eau de 3 ou 4 kilomètres de large.

Au mois de décembre 1883, le vicomte de Foucauld touchait le Dhera’a, au sud de Tatta. Quelque temps après, il le revoyait, loin dans le nord-est de ce point, dans le district de Mezguîta, et là, sous le Djebel Sagherou, c’est un beau et large fleuve permanent, coulant avec une rapidité moyenne au milieu de plantations de dattiers ; je ne résiste pas au plaisir de vous faire part d’une découverte que M. de Foucauld m’a fait faire. Son itinéraire reporte d’un degré plein, vers l’ouest, le tracé de cette partie du cours du fleuve telle qu’elle est indiquée sur la carte du docteur Rohlfs, et, bien que les deux voyageurs n’aient pas touché le même point de l’Ouâdi Dhera’a, la correction si importante que je signale pourra sans doute être utilisée pour redresser l’itinéraire même du docteur allemand.

Toute la partie haute de l’Ouâdi Dhera’a est constellée de villages, peuplés d’Imazîghen et de subéthiopiens, de ces noirs, indigènes du Sahara et parlant aujourd’hui la langue berbère.

Plus haut encore en remontant vers le nord, le voyageur français arrive dans le canton populeux de Dâdès, arrosé par un affluent du Dhera’a. Ici déjà on entre dans le domaine des Aït Attâ, l’un des deux grands groupes formant la fameuse confédération des Berâber, dont le nom dispense d’ajouter qu’ils sont de race berbère. De toutes les tribus de cette expression géographique, le Maroc, les Berâber sont la plus nombreuse, la plus belliqueuse et à la fois la plus riche, ce qui indiquerait qu’ils ne méprisent ni les travaux des champs et de l’industrie, ni le commerce, car chacun sait que la guerre et le pillage ne sont jamais les sources d’une fortune durable pour un peuple.

Toujours en terrain neuf, M. de Foucauld continue sa route sur Todegha, Ferkela et Gherîs, trois oasis qui, dans son langage imagé, « s’allongent comme trois tronçons de serpent » dans les lits de cours d’eau affluents du Zîz. Il entre donc là dans le bassin hydrographique à l’extrémité sud duquel s’épanouit le Tafîlelt, le berceau de la dynastie marocaine régnante, le lieu d’exil pour ceux de la famille impériale qui pourraient devenir des prétendants, le groupe d’oasis célèbre, dans une vaste partie de l’Afrique, pour les cuirs qu’on y prépare avec une grande perfection.

Plus loin encore, notre hardi et méritant explorateur atteint, à Qeçar Es-Soûq, le cours supérieur de l’Ouâd Ziz, séparé de ses premiers affluents par un désert des plus arides. Qeçar Es-Soûq touche l’oasis de Medghâra ou Medâghra, où M. de Foucauld tombe sur les traces de René Caillé et du deuxième voyage du docteur Rohlfs, qu’il ne quittera qu’au col de Telghemt, ou Tissint Er-Rioût, comme l’appelle Rohlfs, au moment où il traversera une dernière fois le grand Atlas. C’est ici seulement que finit dans la direction du nord-est le territoire des Berâber, et que commence celui des Aït Ou Afella, tribu d’Imazîghen que nous aurons la surprise de compter parmi les loyaux sujets du sultan du Maroc. Du col de Telghemt, où l’Atlas n’accuse que 2182 mètres d’altitude, M. de Foucauld peut laisser planer sa vue sur la vaste plaine de la Moloûya, de ce fleuve qui aurait formé une frontière si commode et si naturelle de l’Algérie, si l’État voisin, du côté de l’ouest, avait la puissance voulue pour la faire respecter de ses nationaux.