M. de Foucauld touche la Moloûya à Aqçâbi Ech-Chorfâ (c’est-à-dire les citadelles des cherifs), où un qâïd marocain est gardé par une centaine de soldats avec deux canons. Grâce à cette force, le représentant du sultan se fait obéir dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres, au delà desquels on retrouve, comme presque partout, des tribus bel et bien libres de toute attache gouvernementale.

Avec le bassin de la Moloûya, notre vaillant explorateur trouve, sur le versant nord de l’Atlas, d’abord une région dont la flore rappelle la nature des hauts plateaux d’Algérie. Bientôt des groupes de villages, des forêts d’oliviers et de pommiers et de splendides cultures accusent une transition rapide à la région de Tell, autrement dit aux conditions naturelles qui font, de l’autre côté de la Méditerranée, la richesse de notre Provence.

J’abrège, car il y a beaucoup à garder dans les résultats de la dernière partie du voyage, chez les Oulâd El Hâdj et de là à la ville algérienne de Lâlla Maghnîa en passant par Debdou et Oudjeda, c’est-à-dire sur un terrain qui touche aux dernières reconnaissances faites lors de l’expédition du général de Martimprey contre les Benî Senâsen (1859). Le 21 mai 1884, M. le vicomte de Foucauld mettait le pied en Algérie après avoir traversé le Maroc du nord au sud et du sud-ouest au nord-est. Sacrifiant bien autre chose que ses aises, ayant fait et tenu jusqu’au bout bien plus qu’un vœu de pauvreté et de misère, ayant renoncé, pendant près d’un an, aux égards qui sont les apanages de son grade dans l’armée, et s’étant consolé en recueillant les seuls et rares témoignages de bienveillance auxquels un caractère heureux pouvait lui donner quelque droit, même chez des peuples sauvages, il nous avait conquis des renseignements très nombreux, très précis, qui renouvellent littéralement la connaissance géographique et politique presque tout entière du Maroc. C’est là, disons-le hautement, un mérite peu ordinaire, que ne récompenserait pas trop, à l’avis de votre rapporteur, la plus haute distinction que nous ayons à décerner. Mais notre Société ne doit jamais oublier son caractère universel et international ; elle a dû tenir compte des mérites d’autres lutteurs qui venaient concourir à ses récompenses, et, forcée cette année-ci de ne pas choisir entre trois concurrents qu’elle estime être égaux en mérites, elle a transformé cette récompense en plusieurs médailles d’or, dont elle attribue la première à M. le vicomte de Foucauld.


AVANT-PROPOS.

A la veille d’entreprendre mon voyage au Maroc se dressaient deux questions : quel itinéraire adopter ? quels moyens prendre pour pouvoir le suivre ?

La première question se résolvait naturellement : il fallait, autant que possible, ne passer que par des contrées encore inexplorées et, parmi celles-ci, choisir les régions qui, soit par leurs accidents physiques, soit par leurs habitants, paraissaient devoir présenter le plus d’intérêt. Partant de ce principe, je me décidai pour l’itinéraire suivant :

Tanger, Tétouan ; de là gagner Fâs par une route plus orientale que celles suivies jusqu’alors ; de Fâs aller au Tâdla en traversant le massif montagneux occupé par les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan ; parcourir le Tâdla, gagner l’Ouad el Ạbid, passer à Demnât ; franchir le Grand Atlas à l’est des cols déjà explorés, gagner le Sahara Marocain et en reconnaître autant que possible la vaste portion encore inconnue, c’est-à-dire le versant méridional du Petit Atlas et la région comprise entre cette chaîne, l’Ouad Dra et le Sahel ; puis voir le haut bassin du Dra et les affluents de droite du Ziz ; de là revenir vers la frontière algérienne en franchissant une seconde fois le Grand Atlas et en explorant le cours de l’Ouad Mlouïa : comme dernières étapes, Debdou, Oudjda, Lalla Maṛnia.