Sidi Ben Daoud ben S. El Ạrbi.

Depuis la fondation de Bou el Djạd par S. Moḥammed Ech Chergi, cette ville n’a pas cessé d’être la résidence de ses descendants[36]. Sidi ben Daoud ben Sidi El Ạrbi, leur chef actuel, a près de quatre-vingt-dix ans ; malgré son grand âge, il jouit de la plénitude de ses facultés : c’est un beau vieillard, au visage pâle, à la longue barbe blanche ; ses traits ont une rare expression de douceur et de bonté. Il marche avec difficulté, mais circule chaque jour sur sa mule. Quelle que soit la maison où il se trouve, les abords en sont toujours entourés de plus de cent individus accroupis au pied des murs, attendant le moment de sa sortie pour baiser son étrier ou le pan de son ḥaïk. Il est non seulement vénéré, mais profondément aimé. Chacun vante sa justice, sa bonté, sa charité.

La famille de Sidi ben Daoud est nombreuse : il a, me dit-on, au moins trente enfants, tant de ses femmes que de ses esclaves. L’aîné de ses fils s’appelle S. el Ḥadj El Ạrbi : il est en ce moment auprès du sultan ; le second est S. Ọmar, homme de 55 à 60 ans : ce dernier passe pour très intelligent et fort instruit. Outre ses descendants directs, il a un grand nombre de frères, de neveux : la ville entière n’est peuplée, à part les Juifs et quelques artisans, que des parents proches ou éloignés du Sid, de leurs esclaves et de leurs serviteurs. Tous les membres de la famille de Sidi ben Daoud participent à son caractère de sainteté, et cela à un degré d’autant plus élevé qu’ils lui tiennent de plus près par le sang.

Qui sera l’héritier de S. Ben Daoud ? Nul ne le sait : il n’y a point d’ordre de succession ; chaque Sid, lorsqu’il sent la mort approcher, choisit un de ses enfants et, lui donnant sa bénédiction, fait passer par là sur sa tête les faveurs divines dont est sans cesse comblé le chef de la maison d’Ọmar ; l’élu recueille l’héritage de tous les biens spirituels et temporels de son père. Rien ne peut faire prévoir d’avance qui doit l’être ; l’ordre de naissance n’est point suivi : S. Ben Daoud était un des plus jeunes fils de S. El Ạrbi.

Le Sid est en bonnes relations avec le sultan ; jamais, malgré leur puissance, ni lui ni ses ancêtres n’ont montré d’hostilité au gouvernement des cherifs. Moulei El Ḥasen envoie chaque année de riches présents à Bou el Djạd ; en échange, toutes les fois qu’il va de Fâs à Merrâkech, le Sid ou un de ses fils l’accompagne depuis Dar Beïḍa jusqu’à l’Oumm er Rebiạ ou l’Ouad el Ạbid. C’est ainsi que Ḥadj El Ạrbi est en ce moment auprès du sultan.

Inutile de dire que la zaouïa est riche : chaque année y voit entrer des offrandes immenses, tant en argent qu’en nature, tributs réguliers des régions environnantes, dons apportés de loin par des pèlerins isolés, cadeaux envoyés de Fâs et de Merrâkech par les grands de l’empire. Sidi ben Daoud possède une fortune énorme. Les autres membres de sa famille participent aux aumônes des fidèles comme ils participent à leur dévotion, suivant leur degré de sainteté. Quelques-uns sont fort riches, d’autres le sont moins ; mais tous ne vivent que des offrandes qu’ils reçoivent.

Les çaliḥs de Bou el Djạd sont loin d’être des hommes fanatiques, intolérants, d’esprit étroit. La plupart ont été à la Mecque : c’est dire qu’ils ont abandonné et les folles idées des ignorants sur la puissance et l’étendue de la religion musulmane et leurs préjugés ridicules contre les Européens. Tous sont lettrés, peu sont savants. Le Sid possède cependant une belle bibliothèque, mais on la consulte peu. Les saints profitent des biens que Dieu leur a donnés pour passer leur existence dans les douceurs des plaisirs licites : au reste, le Seigneur les bénit en toutes choses. Nulle part je n’ai vu les mulâtres aussi nombreux qu’à Bou el Djạd.

Bou el Djâd.

(La ville et ses environs.)