Un peu plus loin est Aït Sạïd ; nous y arrivons à midi : c’est le terme de notre marche d’aujourd’hui. Les cours d’eau que j’ai traversés chemin faisant sont les suivants : Ouad Oumm er Rebiạ, (40 mètres de large ; 90 centimètres de profondeur) ; Ouad Derna (torrent impétueux ; eaux limpides et vertes roulant au milieu de quartiers de roc dont est semé le lit : au gué où je l’ai passé, il avait 25 mètres de large et 70 centimètres de profondeur ; mais sa largeur habituelle n’est que de 15 à 20 mètres) ; Ouad Fichtâla (gros ruisseau ; 2 mètres de large ; 40 centimètres de profondeur ; descend par cascades de la montagne) ; Ouad Foum el Ancer (3 mètres de large ; 40 centimètres de profondeur ; prend sa source à une centaine de mètres en amont du village d’Aït Sạïd). J’ai rencontré aujourd’hui un assez grand nombre de personnes sur le chemin.

Aït Sạïd est un gros village de 300 à 400 maisons, le principal de la fraction de ce nom : il est situé au bas de la montagne, à la bouche d’un ravin profond, Foum el Ạncer, où six sources, qui donnent naissance à un beau torrent, jaillissent du pied de roches immenses. Ces roches, murailles à pic d’une hauteur prodigieuse, dominent le village : vers leur partie supérieure, apparaissent les ouvertures béantes de cavernes creusées presque symétriquement dans leur flanc. Quels ouvriers ont façonné ces étranges demeures ? A quelles races appartenaient-ils, ceux qui escaladaient ainsi les parois lisses du roc par des chemins inconnus ? C’étaient sans doute des Chrétiens, puisque rien ne leur est impossible. Aujourd’hui nul n’y peut atteindre ; malheur à qui tenterait de monter vers ces retraites mystérieuses : des génies en défendent l’accès et précipiteraient le téméraire au fond de la vallée.

A partir d’ici, je rencontrerai souvent des cavernes de ce genre ; je les signalerai chaque fois qu’il s’en présentera ; elles abondent dans la partie de l’Atlas que je vais traverser : il est rare d’y trouver un village auprès duquel il n’y en ait pas. La plupart d’entre elles sont placées en des points inaccessibles. Il y en a de deux sortes : les unes s’ouvrent sans ordre à la surface du rocher ; l’œil ne distingue que plusieurs trous sombres percés au hasard et isolés de leurs voisins. Les autres, au contraire, sont creusées sur un même alignement : en avant des ouvertures, on voit, le long de la muraille, une galerie taillée dans le roc qui met en communication les cavernes ; cette galerie est fréquemment garnie, à l’extérieur, d’un parapet en maçonnerie ; quand des crevasses se présentent et coupent la voie, les bords en sont reliés par de petits ponts de pierre. Souvent des rangs semblables sont étagés par deux ou trois sur une même paroi rocheuse. Ces cavernes bordent certaines vallées sur une grande longueur. Le petit nombre d’entre elles qui sont accessibles servent à emmagasiner les grains ou à abriter les troupeaux ; j’en ai visité quelques-unes : elles m’ont frappé par leur profondeur et par leur hauteur. Mais presque toutes sont inabordables. Aussi les légendes les plus fantastiques ont-elles cours à leur sujet : ces demeures extraordinaires paraissant choses aussi merveilleuses que les bateaux à vapeur et les chemins de fer, on les attribue aux mêmes auteurs : à des Chrétiens des anciens temps, que les Musulmans chassèrent quand ils conquirent le pays ; on va jusqu’à citer les noms des rois, surtout des reines à qui appartenaient ces forteresses aériennes. Dans leur fuite, ils abandonnèrent leurs trésors. Aussi pas un indigène ne doute-t-il que les cavernes n’en soient pleines. D’ailleurs ne les a-t-on pas vus ? Ici c’est un marabout, là c’est un Juif qui, se glissant entre les rochers, pénétrant dans les grottes profondes, a aperçu des monceaux d’or ; mais nul n’a pu y toucher : tantôt des génies les gardaient, tantôt un chameau de pierre, animé et roulant des yeux terribles, veillait sur eux ; ailleurs on les entrevoyait entre deux roches qui se refermaient d’elles-mêmes sur qui voulait franchir le passage. On m’a cité un lieu, Amzrou, sur l’Ouad Dra, où, d’après des rapports de ce genre, les habitants sont si convaincus de l’existence de richesses immenses dans des cavernes du voisinage, qu’ils y ont placé des gardiens pour qu’on ne les enlevât pas.

Pendant ma route d’aujourd’hui, j’ai remarqué, sur les pentes de l’Atlas, soit isolées, soit dominant des villages, un grand nombre de constructions semblables à de petites qaçbas, à des châteaux. C’est ce qu’on appelle des tiṛremt[40]. La forme ordinaire en est carrée, avec une tour à chaque angle ; les murs sont en pisé, d’une hauteur de 10 à 12 mètres. Ces châteaux servent de magasins pour les grains et les autres provisions. Ici, tout village, toute fraction a une ou plusieurs tiṛremts, où chaque habitant, dans un local particulier dont il a la clef, met en sûreté ses richesses et ses réserves. Des gardiens sont attachés à chacune d’elles.

Cette coutume des châteaux-magasins, que je vois ici pour la première fois, est universellement en usage dans une région étendue : d’abord dans les massifs du Grand et du Moyen Atlas, sur les deux versants, depuis Qçâbi ech Cheurfa et depuis les Aït Ioussi jusqu’à Tizi n Glaoui ; puis sur les cours tout entiers de l’Ouad Dra et de l’Ouad Ziz, ainsi que dans la région comprise entre ces fleuves. A l’ouest de Tizi n Glaoui et du Dra, règne une autre méthode, en vigueur dans la portion occidentale de l’Atlas et du Sahara, de l’Ouad Dra à l’Océan : celle des agadir[41]. Là ce n’est plus le village qui réunit ses grains en un ou plusieurs châteaux, c’est la tribu qui emmagasine ses récoltes dans un ou plusieurs villages. Ces villages portent le nom d’agadirs. Vers Tazenakht, je les verrai, sur ma route, remplacer les tiṛremts. Dans la première région, chaque hameau, en temps d’invasion, peut opposer séparément sa résistance ; dans la seconde, la vie de la tribu entière dépend d’un ou deux points : dans l’une, j’aurai chaque jour le spectacle d’hostilités de village à village ; dans l’autre, ce n’est qu’entre grandes fractions qu’on se fait la guerre.

20 septembre.

Départ à 10 heures du matin. Le chemin continue à longer le pied de la montagne : sol terreux, semé de quelques pierres ; à gauche, l’Atlas rocheux et boisé ; à droite, la plaine du Tâdla s’étendant à perte de vue comme une mer ; aussi loin que l’œil peut distinguer, elle est couverte de cultures. A midi, j’arrive à Qaçba Beni Mellal, où je m’arrête.