(Vue prise de cette plaine.)

Croquis de l’auteur.

A 4 heures, je quitte le marché sous l’escorte d’un zeṭaṭ des Aït Bou Zîd, sur le territoire desquels je suis à présent. Je continue à longer, sur un sol semblable à celui de ce matin, la lisière nord de la plaine ; les montagnes qui l’entourent paraissent fort habitées : on y entrevoit des cultures partout où les pentes ne sont pas trop raides, un grand nombre de tiṛremts se dressent sur leurs flancs. A 5 heures, j’atteins l’extrémité de la plaine, et en même temps les bords de l’Ouad el Ạbid. Celui-ci est une belle rivière, au courant impétueux, aux nombreux rapides ; ses eaux, vertes et claires, occupent le tiers d’un lit de 60 mètres de large, sans berges, moitié vase, moitié gravier, semé de gros blocs de rochers ; il se remplit en entier durant l’hiver ; quatre ou cinq fois plus forte qu’elle n’est en ce moment, la rivière coule alors avec une violence extrême. En toute saison, on ne peut la passer qu’à des gués assez rares. A partir d’ici, j’en suis le cours, marchant tantôt le long de ses rives, tantôt à mi-côte de ses flancs, suivant les difficultés du terrain ; elles deviennent bientôt très grandes. L’Ouad el Ạbid, en sortant de la plaine, s’enfonce dans une gorge profonde ; le bas en a juste la largeur de la rivière ; les côtés sont deux murailles de grès, qui atteignent par endroits plus de 100 mètres de hauteur ; au-dessus, se dressent les massifs mi-terreux, mi-rocheux de la chaîne au travers de laquelle l’ouad se fraie si violemment passage. Leurs pentes, souvent escarpées, sont raides partout, parfois inclinées à 2/1, d’ordinaire à 1/1 presque jamais à 1/2. C’est avec la plus grande peine que l’on suit la vallée ; rarement on peut marcher au fond : il est occupé par les eaux ; le chemin tantôt serpente dans la montagne, au-dessus des parois de la gorge, tantôt est taillé dans le roc, au flanc même de ces parois, et surplombe la rivière. Ce sont des passages extrêmement difficiles, les plus difficiles que j’aie jamais trouvés. Ils se franchissent pourtant trop vite au gré du voyageur. L’œil ne se lasse pas de contempler ce large cours d’eau roulant ses flots torrentueux entre d’immenses murailles de pierre, au pied de ces montagnes sombres, dans cette région sauvage où le seul vestige humain est quelque tiṛremt suspendue à la cime d’un rocher. A l’entrée de ce long défilé, est la maison de mon zeṭaṭ, Dar Ibrahim. Nous y faisons halte à 5 heures et demie du soir. Peu de temps avant d’arriver, j’ai vu un affluent se jeter sur la rive gauche de l’Ouad el Ạbid : c’est l’Ouad Aït Messaṭ, belle rivière aux eaux vertes, au courant impétueux, de 12 à 15 mètres de large, venant du sud par une gorge profonde.

Les Aït Bou Zîd, chez lesquels je suis, sont de race tamaziṛt (chleuḥa) et indépendants. Leur territoire, tout en montagne, occupe la portion du Moyen Atlas bornée au nord par le Tâdla, au sud par l’Ouad el Ạbid, à l’est par les Aït Atta d Amalou, à l’ouest par les Aït Ạtab et les Aït Ạïad. Ils peuvent armer environ 1000 fantassins et 300 cavaliers. Cette tribu est renommée pour sa richesse : en effet, tant que je serai sur ses terres, je ne cesserai d’admirer des preuves de l’intelligence et de l’activité des habitants ; nulle part au Maroc les cultures ne m’ont paru mieux soignées, les chemins aussi bien aménagés, dans un pays plus difficile. Toutes les portions du sol dont on a pu tirer parti sont plantées : ici sont des blés, là des légumes, ailleurs des oliviers ; ils s’étagent par gradins, une succession de murs en maçonnerie retenant les terres ; sur ces pentes raides, on ne peut labourer à la charrue : tout se travaille à la pioche. Les chemins sont la plupart bordés de bourrelets de pierre ; en certains points ; ils sont taillés dans le roc : des consoles les soutiennent, des ponts sont jetés au-dessus des crevasses. Les maisons n’ont qu’un rez-de-chaussée, mais sont bien construites ; elles sont en pierre cimentée, mais non taillée. Les tiṛremts sont nombreuses et grandes ; quelques-unes, se dressant au sommet de rocs escarpés, semblent presque inaccessibles. Ces ouvrages témoignent d’une population active et industrieuse. Les Aït Bou Zîd ont un usage qui leur est spécial, et que nous ne retrouverons ailleurs que loin vers l’ouest et dans une seule tribu, les Ḥaḥa. C’est celui de se disséminer, maison par maison, chacun au milieu de ses cultures, au lieu de se grouper par villages. Sur leur territoire, on n’en rencontre pas : on ne voit que demeures isolées, semées sans ordre au flanc de la montagne.

Une légère modification se fait ici dans l’armement : plus de baïonnettes ; tout le monde porte le sabre. De plus, le fusil change : la crosse, de courte et large, devient longue et étroite ; elle était simple : elle se couvre d’ornements, incrustations d’os et de métal. Ces deux modèles sont les seuls qui existent au Maroc ; le premier est d’un usage universel au nord de l’Atlas ; dans cette chaîne et au Sahara, on le trouve quelquefois, mais rarement, c’est le second qui domine.

Le tamaziṛt est l’idiome général des tribus que j’ai traversées depuis Meknâs ; mais jusqu’à Qaçba Beni Mellal tout le monde, dans les familles aisées, savait l’arabe. Depuis que je suis dans l’Atlas, il n’en est plus de même. Ici, bon nombre d’hommes parlent encore cette langue, mais les femmes l’ignorent complètement.

1er octobre.

Vallée de l’Ouad el Abid.

Village situé sur une roche de sa rive gauche, entre Dar Ibrahim et Aït ou Akeddir.