Départ à 6 heures du matin. Un zeṭaṭ m’escorte. La route d’aujourd’hui peut se diviser en quatre portions. 1o De Tagmout à Titoula Taḥtia : chemin extrêmement difficile ; montées très raides à travers les pierres ; région déserte ; sol rocheux, tantôt nu, tantôt boisé. 2o De Titoula Taḥtia à Titoula Fouqia : on retrouve le cours de l’Ouad Adrar n Iri, appelé aussi dans cette partie Ouad Titoula ; on le suit : les premières pentes et le fond de la vallée sont couverts de villages et de cultures ; orges et maïs, ombragés de noisetiers, de trembles, surtout de noyers ; ce fond de vallée a peu de largeur : les cultures ne s’étendent en tout que sur quarante mètres ; au milieu d’elles coule le ruisseau, qui ne cesse pas d’avoir de l’eau : les flancs sont en pente douce au pied, escarpés vers le sommet, rocheux partout ; plus on avance, plus la pierre nue apparaît, plus les arbres sont clairsemés : chemin facile. 3o De Titoula Fouqia au col Tizi n Telouet, où je franchis la crête supérieure du Grand Atlas : l’eau tarit dans l’ouad, les cultures cessent, les habitations ont disparu : désert de pierre : de tous côtés s’élèvent de hautes montagnes de grès ; plus un arbre, plus une plante, plus un brin de verdure ; tout est roche : le chemin, sans être difficile, est très raide et très pénible ; on monte lentement vers le col. Il est atteint à 4 heures du soir. Je me trouve à 2634 mètres au-dessus du niveau de la mer. Un panorama immense s’étend devant mes yeux. Je suis frappé d’abord de l’aspect montagneux de la contrée que je vais aborder : ce ne sont que chaînes s’étageant les unes derrière les autres jusqu’au bout de l’horizon ; puis de son air triste et désolé : tout est nu ; tout est roc ; pas un grain de sable ni une motte de terre ; de longues côtes jaunes, des croupes d’un rouge sombre se succédant à l’infini, immenses solitudes pierreuses, c’est tout ce que distingue l’œil lorsqu’il se tourne vers le sud du haut du Grand Atlas. 4o J’entre ici dans la quatrième portion de mon trajet d’aujourd’hui : du Tizi n Telouet à Aït Baddou. On commence par une descente raide : c’est un passage dangereux, comme l’indique son nom, Taourirt n Imakkeren, « colline des brigands » ; puis on débouche dans la plaine du Telouet ; sol plat ; bonne terre couverte de cultures. Je m’arrête à 6 heures et demie, près de son extrémité sud, au petit village d’Aït Baddou.

Vue dans la direction du sud, prise du col de Telouet.

Croquis de l’auteur.

Col de Telouet, plaine du Telouet et village d’Aït Baddou. (Vue prise de la plaine du Telouet.)

Croquis de l’auteur.

Peu de voyageurs sur la route pendant cette journée. Le Telouet est une fraction des Glaoua : il comprend un certain nombre de villages, semés les uns près des autres dans une petite plaine fertile ; l’un d’eux, Imaounin[44], est la résidence du qaïd, el Glaoui. L’extérieur des constructions annonce la prospérité : ce ne sont plus les huttes de l’Ouad Rḍât ; maisons hautes et bien bâties. Les arbres ne sont pas encore nombreux ; on en voit quelques-uns auprès des habitations : ce sont des trembles, des figuiers, des noyers ; il pousse aussi des pieds de vigne. Une multitude de ruisseaux descendant de la crête de l’Atlas arrosent le sol. Quelque riante que soit en elle-même cette verte plaine, elle est entourée de toutes parts de montagnes si nues et si désolées que son aspect en est attristé.

15 octobre.

Départ à 7 heures du matin. Je rentre en blad es sîba : m’y voici pour longtemps. Ici le pays ne présente pas grands dangers : un homme suffit aujourd’hui comme escorte. En quittant Aït Baddou, on achève de traverser la plaine du Telouet. Puis on entre dans la région la plus désolée qu’on puisse voir : tout est roche : au-dessus de la tête, on ne voit que murs de pierre ; aux pieds, ravins aux parois de grès sans eau ni verdure ; les lits à sec sont couverts d’une couche de sel ; nulle part la moindre trace de terre ni de végétation. Après trois heures de marche dans cette triste contrée, je débouche tout à coup dans une vallée qui forme avec elle le plus frappant contraste : creusée à pic au milieu de l’immense plateau de pierre qui règne à l’entour, elle présente un aspect aussi riant, aussi gai que les solitudes qui la bordent sont mornes et tristes. Au fond, coule un torrent dont les deux rives sont, sans interruption, garnies de jardins et de cultures ; au milieu des figuiers, des oliviers, des noyers, s’élèvent en foule des villages, des groupes de maisons, des tiṛremts : tout respire la richesse ; c’est l’Ouad Dra qui commence : sur ses rives seules, et sur celles des deux rivières qui le forment, je trouverai ces constructions élégantes et pittoresques qui me frapperont désormais : tiṛremts aux gracieuses tourelles, aux terrasses crénelées, aux balustrades à jour ; maisons aux murailles couvertes de dessins et de moulures ; qçars dont les enceintes, du pied jusqu’au faîte, ne sont qu’arabesques et qu’ornements. Dans ces belles contrées, même la demeure la plus pauvre présente l’aspect du bien-être. Le bas des bâtiments est en pierres cimentées, le haut en pisé ; tout est construit avec soin, tout semble neuf ; point d’habitation qui n’ait un premier étage ; un second est souvent formé par une terrasse couverte, installée au-dessus ; partout bonnes portes, volets façonnés et ornés comme aux maisons des villes ; toutefois peu de demeures sont blanchies : de loin en loin, quelque zaouïa ou les créneaux d’une tiṛremt ; le reste a la teinte brun-rouge du grès et du pisé. Les jardins et les cultures sont entretenus avec un soin extrême, mais ils forment une bande étroite : aux endroits les plus larges, ils ont 60 mètres ; encore ne sont-ils presque jamais en sol plat ; ils s’étagent, les terres soutenues par des revêtements de pierre, des deux côtés de la rivière : celle-ci, l’Ouad Iounil, a 4 mètres de large, un courant très rapide, des eaux claires, salées ; elles coulent sur un lit de gravier de 10 mètres, blanc de sel dans les portions à sec. Les flancs de la vallée sont des murailles de grès verticales, creusées sur toute leur longueur de séries continues de cavernes. A ces murailles s’adossent maisons et jardins ; dans leur flanc est taillé le sentier que je suis ; passage difficile : le chemin n’a nulle part plus de 1m,50 de large : la paroi de roc d’un côté, le précipice de l’autre. Telle est cette vallée, telles sont, me dit-on, toutes celles du voisinage, Ouad el Melḥ, Ouad Imini, Ouad Iriri, étroits sillons où se concentrent la végétation et la vie, au milieu des immenses déserts de pierre qui forment le versant sud du Grand Atlas. Je ne quitte plus l’Ouad Iounil jusqu’au gîte : un moment, je monte sur le sommet du flanc gauche ; un vaste plateau rocheux s’y offre à mes yeux : il s’étend à perte de vue ; le thym est la seule plante qui y pousse ; les gazelles sont les seuls êtres animés qui y vivent. A 3 heures, je m’arrête à Tizgi, principal village du district de ce nom.