Point d’autres voyageurs que nous sur la route. J’ai traversé deux rivières : l’Ouad Timjijt (au point où je l’ai passé, il coule dans une dépression d’un kilomètre de large, de quelques mètres au-dessous du niveau de la plaine ; lit de vase de 30 mètres, au milieu duquel serpentent 2 mètres d’eau claire et courante) ; l’Ouad Azgemerzi (il coule, au-dessous de Temdaouzgez, dans une dépression de 300 mètres de large et de quelques mètres de profondeur ; au-dessus de ce lieu, le lit est au niveau de la plaine ; il a 30 mètres de large ; fond de sable, avec 2 mètres d’eau courante ; rives bordées de tamarix). Les divers centres habités que nous avons rencontrés d’Asersa à Tamarouft sont des villages en pisé blanc, médiocrement construits, entourés de jardins bien cultivés, mais pauvres de végétation ; les arbres, en petit nombre, y sont les mêmes qu’à Tazenakht : le tremble domine. L’eau, peu abondante dans les rivières, se trouve à une courte profondeur, en creusant le sol ; on voit au milieu des plantations une grande quantité de puits.

Les Zenâga, chez qui je me trouve ici, se font appeler, lorsqu’on écrit leur nom en arabe, Cenhadja Oulḥourri. C’est une tribu riche et puissante ; son territoire s’étend et sur la plaine où nous sommes et sur les montagnes qui la bordent : dans la plaine, elle a ses cultures et ses villages, ceux-ci au nombre d’une quarantaine ; dans la montagne paissent ses troupeaux. Les Zenâga sont sédentaires et Imaziṛen ; ils sont Chellaḥa ; pas un Ḥarṭâni parmi eux. Ils sont de beaucoup, des tribus que j’ai vues, celle où le tamaziṛt est employé de la façon la plus exclusive ; personne ici ne sait l’arabe, pas même les gens riches, pas même les chikhs ; jusqu’aux Juifs, dont bon nombre n’entendent que le tamaziṛt. Si j’avais dû trouver quelque part des écrits dans cette langue, c’eût été ici ; mes questions à ce sujet y ont été aussi infructueuses qu’ailleurs : non seulement on n’en possède point, mais on semble ignorer qu’il en ait existé. A ce caractère distinctif des Zenâga, leur langage, un second se joint, leur physionomie ; ils en ont une spéciale qui ne se retrouve pas chez d’autres : sans avoir rien des Ḥaraṭîn, ils ont le teint très bronzé ; leurs traits sont accentués et durs ; presque tous sont laids, mais grands, secs et forts[55]. C’est une tribu farouche, guerrière et pillarde, la crainte de ses voisins, l’effroi des voyageurs ; il faut l’ạnaïa d’un homme puissant pour qu’un étranger puisse la traverser sans péril. Elle était gouvernée autrefois par les deux maisons souveraines dont nous avons parlé plus haut ; aujourd’hui elle obéit tout entière à un seul chef, Chikh Ḥammou ben Chikh Moḥammed d Ida el Qaïd. Celui-ci a pour résidence le village d’Azdif, d’où le nom d’Azdifi, sous lequel il est connu. Il a un frère, Ạbd el Ouaḥad d Ida el Qaïd, qui porte aussi le titre de chikh et habite avec lui. Le nom de leur famille, Ida el Qaïd, vient de ce que jadis un de leurs ancêtres reçut le titre de qaïd d’un sultan. Duquel ? Nul ne peut le dire. Quand ? On l’ignore. Tout ce qu’on sait, c’est que, depuis un temps immémorial, cette maison règne sur les Zenâga. Son pouvoir s’étend plus loin ; elle a forcé plusieurs tribus et districts du voisinage à le reconnaître. Le Tlit lui est soumis. Tisint l’était autrefois, mais depuis vingt ans elle a secoué le joug. Inutile de dire que les Zenâga sont indépendants ; tout ce qui est au sud de Tazenakht l’est de la manière la plus complète. Voici une anecdote qui donnera l’idée du genre de relations qu’on a ici avec le makhzen. Au mois d’avril 1884, comme je repassai dans ces parages, je rencontrai, entre El Ạïn et Tazenakht, Chikh Ḥammou el Azdifi qui revenait du dernier point, où il avait passé quelques jours en visite chez le Zanifi. J’avais comme zeṭaṭ un esclave de Sidi Ḥamed ou Ạbd er Raḥman, marabout des Aït Ạmer, chef de la zaouïa de S. Ạbd Allah ou Mḥind. Aussitôt que les cavaliers de la suite du chikh nous aperçurent, ils nous prirent au col, Mardochée et moi, en réclamant un droit de passage, une zeṭaṭa. Leur maître s’était arrêté et regardait impassible la bousculade. Un des hommes nous demanda d’où nous étions. « De Merrâkech. — Des gens de Merrâkech, des sujets du sultan ! s’écria le chikh. La bonne aubaine ! Trois Zenâga sont en prison dans le blad el makhzen. Voici des otages qui arrivent à propos. Qu’on les emmène et qu’on les mette aux fers. Ils y resteront jusqu’à ce que Moulei El Ḥasen nous ait rendu nos sujets. » Lorsqu’il entendit ce langage, l’esclave du marabout prit la bride du chikh et lui déclara que, sujets ou non du sultan, nous étions sous l’ạnaïa de son maître Sidi Ḥamed, et que par conséquent nul n’avait droit de nous toucher. A ces paroles, tout change. Toucher aux protégés de Sidi Ḥamed ! Qui y a pensé ! Non seulement on ne nous emmène pas, mais on nous laisse passer sans exiger de zeṭaṭa. Tel est le prestige du sultan. On le regarde comme un chef de tribu éloigné, avec qui on serait en assez mauvais rapports.

Les Zenâga comptent environ 1700 fusils ; ils ont à peine 20 chevaux. Un seul marché sur leur territoire, l’Arbạa Taleouin.

13 novembre.

Départ à 7 heures du matin. Nous marchons d’abord dans la même plaine qu’hier, toujours unie, fertile, peuplée. A 9 heures et demie, nous sommes à son extrémité sud, au pied du talus qui la borne. Le sommet de ce talus forme ici la crête supérieure du Petit Atlas. Nous allons la franchir. Une brèche profonde se dessine en face de nous ; nous montons vers elle par un couloir en rampe douce. A 10 heures un quart, nous atteignons le col, Tizi Agni, et la ligne de faîte du Petit Atlas. Devant nous, au milieu d’entassements de roches noires, s’ouvre un ravin : aucune largeur au fond, où un filet d’eau bondit par hautes cascades ; flancs très escarpés, souvent à pic ; pas de trace de terre ni de végétation ; tout est pierre, grès noir et luisant. Vers le sud, on n’aperçoit d’abord qu’une longue succession de croupes brunes, flancs de la vallée dont la source est ici, versant méridional du Petit Atlas ; puis, au delà, à une grande distance, une plaine blanche ; enfin, bornant l’horizon, une dernière chaîne de montagnes, dominée par un pic bleuâtre : c’est le Bani, avec le mont Taïmzouṛ, au pied duquel est Tisint. Nous nous mettons à descendre le ravin où plongent nos regards ; chemin difficile à travers les roches du flanc droit : du col au village d’Agni, où nous parvenons à midi, on ne peut marcher qu’à pied. A Agni, le sentier atteint le fond de la vallée ; celle-ci, en aval de ce point, change d’aspect : jusque-là, la rivière coulait par cascades ; la pente de son lit était très rapide ; les flancs étaient si escarpés, et en même temps si resserrés, qu’en arrivant ici j’ai vu l’ouad pour la première fois depuis le col. Au delà, au contraire, plus de chutes ; les flancs resteront hauts et raides, mais le fond de la vallée sera en pente douce et prendra quelque largeur.

Vue dans la direction du sud, prise du col d’Agni.

Croquis de l’auteur.

Ce changement n’est pas le seul qui m’attende : en approchant d’Agni, j’aperçois, se détachant sur le fond noir du roc, les panaches verts des palmiers ; ils recommencent ici : à l’ouest du Dra, la crête du Petit Atlas est leur limite nord ; je les retrouve donc pour ne pas les quitter de longtemps. Nous faisons halte au village d’Agni[56]. C’est un groupe de huttes en pierres sèches, où vivent misérablement dix ou douze familles de Ḥaraṭîn. Le fond de la vallée a momentanément 80 mètres de large ; il est couvert de cultures et ombragé de dattiers ; au milieu coule l’Ouad Agni, avec 3 mètres d’eau verte et courante. Les habitants reconnaissent l’autorité des Zenâga ; elle finit ici.

A 3 heures et demie, nous nous remettons en route. Nous rentrons dans le désert pour y rester jusque auprès de Tisint. A présent, c’est dans le lit de la rivière que l’on marche ; dès la sortie d’Agni, il se dessèche et embrasse tout le fond de la vallée, large de 40 mètres ; cet espace est couvert d’une couche de galets, qui rendent la marche pénible ; pas d’autre végétation que des jujubiers sauvages, de 2 à 3 mètres d’élévation, et des ḥeuboubs, de 1 à 2 mètres, croissant au pied des flancs. Ceux-ci restent les mêmes, toujours rocheux et noirs, hauts, escarpés. Nous cheminons lentement dans ce couloir sauvage, en en suivant les mille détours. Pendant trois longues heures, la vallée demeure ainsi. Après ce temps, le fond s’élargit un peu. A 7 heures, les flancs s’abaissent et meurent : c’est la fin du Petit Atlas ; j’en suis arrivé au pied. Devant moi s’étend une immense plaine, qui apparaissait du haut du col : on l’appelle la Feïja. C’est un vaste désert s’étendant entre le Petit Atlas et le Bani : sol de sable, parfaitement plat ; un grand nombre de rivières et de ruisseaux, tous à sec, le sillonnent ; pas d’autre végétation que des gommiers de 2 à 3 mètres, nombreux au pied du Petit Atlas et le long des cours d’eau, d’autant plus clairsemés qu’on s’éloigne de ceux-ci et qu’on va vers le sud : je vois ces arbres pour la première fois. Il fait nuit quand nous entrons dans la Feïja ; Chikh Moḥammed l’avait calculé ainsi ; ce désert, sans cesse parcouru par les ṛezous[57] des Ida ou Blal, des Oulad Iaḥia, des Berâber, est un passage des plus dangereux : a-t-on à le traverser ? on s’arrange pour le faire de nuit, afin d’échapper, à la faveur des ténèbres, aux embuscades qui s’y dressent. Nous nous y engageons donc, nous dirigeant droit sur la cime du Taïmzouṛ, qui se détache en noir devant nous. A 10 heures du soir, après trois heures d’une course rapide, nous parvenons au pied du Bani, à l’oasis de Tanziḍa. Ici, plus de péril ; nous circulons lentement au travers de mille canaux, entre de grands palmiers aux aspects fantastiques, dont les rameaux, argentés par la lune, jettent sur nous une ombre épaisse. J’arrive ainsi jusqu’au qçar : il m’apparaît tout entier, avec ses maisons de pisé blanc étagées au pied de la paroi luisante de la montagne, dont les roches polies miroitent par cette belle nuit. La lune, qui brille au milieu d’un ciel sans nuages, jette une clarté douce ; l’air est tiède, pas un souffle ne l’agite. En ce calme profond, au milieu de cette nature féerique, j’atteins mon premier gîte du Sahara. On comprend, dans le recueillement de nuits semblables, cette croyance des Arabes à une nuit mystérieuse, leïla el qedr, dans laquelle le ciel s’entr’ouvre, les anges descendent sur la terre, les eaux de la mer deviennent douces, et tout ce qu’il y a d’inanimé dans la nature s’incline pour adorer son Créateur.