Maison de Chikh ez Zanifi, à Tazenakht.
(Les montagnes ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise du mellah.)
Croquis de l’auteur.
Tazenakht possède un marché célèbre. La situation centrale de ce marché entre le Sous, le Dra et le Telouet lui a donné une grande importance ; chaque jeudi, le Sous y apporte ses huiles, le Dra ses dattes, les Glaoua des grains ; là se fait l’échange des divers produits : les dattes sont portées vers l’ouest et le nord, huiles et grains prennent la direction du sud et de l’est. Les habitants de Tazenakht ont des relations suivies avec Maroc : leurs caravanes s’y rendent avec des peaux, des noix et des dattes, et reviennent chargées de cotonnades, de sucre, de thé, d’allumettes, etc. ; on emmagasine ces marchandises, et on les expose le jour du marché. Une industrie, la fabrication des khenîfs[53], fleurit dans la bourgade. Celle-ci est la patrie du khenîf, dont le tissage et le brodage occupent presque toute la population. Malgré ces objets de trafic, Tazenakht voit décliner son commerce : les tribus voisines y viennent encore s’approvisionner des produits d’Europe ; les Zenâga y apportent toujours leurs laines et leurs grains ; mais les caravanes du Sous, du Mezgîṭa, des Glaoua, nombreuses autrefois, sont aujourd’hui rares et peu importantes ; des oasis du sud on ne vient plus. Parfois il n’y a pas 60 étrangers sur le marché ; l’huile même manque souvent à Tazenakht ; on en est réduit, pour s’éclairer, à faire brûler péniblement un peu de graisse, ou à allumer une poignée d’herbes sèches. Le pays est très pauvre en ce moment ; les chevaux et les mulets sont rares et regardés comme un luxe ; peu de vaches ; point de chameaux ; il n’y a en certaine quantité que des ânes, des moutons et des chèvres.
J’entre ici, pour l’alimentation, dans une région nouvelle : jusqu’à présent, les pauvres se nourrissaient de farine d’orge, mais tout ce qui était aisé mangeait du blé ; à partir d’ici, on ne voit plus de blé ; excepté les chikhs, personne ne connaît que l’orge ; c’est l’orge qui compose et le pain, et le couscoussou de chaque jour, et la zemmita[54] qu’on emporte en voyage. Les costumes sont les mêmes que chez les Aït Zaïneb ; mais on voit, entre les khenîfs et les ḥaïks blancs, des bernous gris à fines raies foncées ; je n’en trouverai de semblables qu’au Mezgîṭa. Population de Chellaḥa, mêlés de quelques Ḥaraṭîn ; ceux-ci sont moins nombreux ici qu’à Tikirt. On ne parle que le tamaziṛt : sur sept ou huit hommes, à peine en trouve-t-on un qui sache l’arabe ; aucune femme ne comprend cette langue ; les Juifs même ne s’en servent pas habituellement entre eux.
3o. — DE TAZENAKHT A TISINT.
Aller de Tazenakht à Tisint eût été chose facile autrefois, lorsque, chaque jeudi, des Ida ou Blal venaient ici attirés par le marché : on eût loué une escorte parmi eux ; le chemin, infesté de bandes pillardes de leur tribu, ne peut se parcourir que sous leur protection, ou en compagnie d’étrangers qu’ils respectent. Aujourd’hui Tazenakht n’a plus de relations avec le Sahara, on ne peut espérer l’arrivée d’Ida ou Blal. Il me faut chercher, comme zeṭaṭ, un homme du pays qui soit connu et considéré des nomades du sud. Le Zanifi et l’Azdifi sont dans ces conditions et pourraient me faire parvenir en sûreté ; mais on me détourne de m’adresser à ces seigneurs : si, me dit-on, ils vous jugent pauvre, ils ne vous conduiront point, n’y trouvant pas leur profit ; si, au contraire, ils vous croient riche, ils vous mangeront en route, vous et ce que vous avez, y trouvant plus de profit ; il est imprudent de se mettre entre les mains des souverains : leur haute position les met trop au-dessus de tout ; que leur importe de passer pour loyaux ou sans foi ? il faut prendre pour zeṭaṭ un homme assez fort pour faire respecter son ạnaïa, mais non tant qu’il n’ait intérêt à garder une réputation intacte. Après quinze jours de recherches, je trouvai quelqu’un qui réunissait à ces deux conditions celle d’avoir dans le sud des relations lui permettant d’y aller sans trop de danger. Lui aussi portait le titre de chikh. Ce nom n’est point ici une expression désignant le chef temporaire d’un douar ou d’un qçar ; c’est un titre rare et respecté, qui est héréditaire et appartient aux seuls chefs de quelques grandes familles ; tels sont le Zanifi, le Mezgîṭi, Ben Ọtman, l’Azdifi, et enfin mon zeṭaṭ, Chikh Moḥammed ou Ạziz ould Chikh El Ḥasen. Mais celui-ci est un prince détrôné ; c’est pourquoi l’on peut se fier en lui. Chef d’une maison souveraine des Zenâga, il partageait jadis l’autorité dans cette tribu avec l’Azdifi ; une longue guerre eut lieu entre les deux familles rivales ; elle se termina, il y a quinze ans, par la ruine de Chikh Moḥammed ou Ạziz. Son château fut détruit. Il dut chercher refuge à l’étranger. C’est alors qu’il vint s’établir à Tazenakht. Il en est aujourd’hui un des hommes les plus considérés et s’y est fait une grande renommée de courage. Y a-t-il une expédition guerrière ? On le trouve toujours au premier rang, avec Chikh Ạbd el Ouaḥad. Sa maison avait de vieilles relations avec les tribus du sud ; les liens du sang l’unissent à plusieurs d’entre elles ; il n’a cessé d’entretenir ces bons rapports ; mieux que personne, il pourra me défendre. Tel est celui qui va me conduire : je n’aurai qu’à me louer de lui.
12 novembre.
Départ à 10 heures et demie. Chikh Moḥammed, monté sur une belle jument, et deux de ses esclaves à pied m’escortent. Après avoir, par un chemin pierreux, contourné le massif auquel Tazenakht est adossée, j’entre dans une immense plaine, dont le nord forme le territoire des Aït Ạmer, et dont les portions centrales et méridionales appartiennent aux Zenâga. Cette plaine est limitée : au nord, par les premières pentes du désert montueux qui s’étend entre les ouads Idermi et Tazenakht ; à l’est, à l’ouest et au sud, par un talus de grès identique à celui qui forme le flanc droit de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen : même composition, même pente, même élévation de 80 à 100 mètres. Vers le sud, le sommet de ce talus est le faîte même du Petit Atlas ; vers l’ouest, il est le premier échelon du Siroua, dont la haute cime domine toute la contrée. Dans le nord, on distingue au loin une longue ligne blanche : le Grand Atlas. Le sol de la plaine n’a pas une ondulation, il est uni comme une glace ; c’est, au début, de la roche couverte d’une mince couche de sable : à mesure qu’on avance vers le sud, on voit cette couche s’épaissir rapidement ; au delà de l’Ouad Timjijt, le terrain n’est plus que sable semé d’un peu de gravier, les plantations commencent ; à partir de l’Ouad Tiouiin, on rencontre à peine une pierre de loin en loin, le sol se couvre de cultures et se sème de villages ; enfin, au sud de Tamarouft, plus de pierres du tout, sable pur, on n’aperçoit que champs de toutes parts. En résumé, c’est une plaine très riche ; le sol y est d’une fertilité admirable : une partie seulement en est ensemencée, et les grains en alimentent toutes les tribus voisines ; elle pourrait se cultiver en entier. L’eau seule manque quelquefois ; cette terre excellente est peu arrosée : on y voit les lits d’un grand nombre de ruisseaux, de rivières, mais presque tous à sec : il faut la pluie pour féconder. Sur les parties laissées incultes, le thym seul pousse en cette saison ; en repassant au printemps, je trouverai les mêmes places couvertes de seboula el far et d’autres herbes qui servent à la nourriture des troupeaux. Telle est la plaine où je marche aujourd’hui. Plus j’avance, plus l’aspect en devient riant. A partir de Temdaouzgez, on ne voit de tous côtés que travailleurs dans les champs : il vient de pleuvoir durant plusieurs jours ; c’est la récolte assurée : aussi chacun de labourer le plus qu’il peut et d’ensemencer à la hâte, pour profiter de cette année de prospérité qui succède à quatre de disette. A 4 heures, j’arrive à Tamarouft, gros village où je passerai la nuit.