Parmi les hommes de cette région, les Chellaḥa et les Ḥaraṭîn sont en général de taille moyenne, bien faits, forts, lestes, et laids de figure ; les Arabes sont presque tous petits et d’apparence chétive, avec de beaux traits. On trouve peu de femmes agréables chez les Chellaḥa ; au contraire, beaucoup de Ḥarṭaniat sont jolies ; elles se distinguent dans leur jeunesse par de grands yeux pleins de mobilité et d’expression, une physionomie ouverte et rieuse, des mouvements souples et gracieux. Les femmes des tribus nomades, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia, etc., sont la plupart belles ; en aucun lieu du Maroc je n’ai vu d’aussi beaux types que parmi elles : elles ont la noblesse, la régularité, la grâce ; leur peau est d’une blancheur extrême, celle du moins de leur visage et de leurs bras ; car l’habitude de porter des habits indigo, jointe à celle de ne se jamais laver, donne à leur corps des tons foncés et bleuâtres différents de sa couleur naturelle.
Dans cette contrée, comme dans le blad es sîba tout entier, on ne va jamais sans armes : tant qu’on est dans l’intérieur d’un qçar ou d’un douar, on ne porte que le poignard ; dès qu’on sort, fût-ce pour la course la plus courte, on prend son fusil. Sédentaires et nomades ont comme armes le fusil et le poignard à lame courbe. La poudre se met dans une corne de cuivre ouvragé. Les cornes et les poignards sont d’un modèle uniforme, déjà décrit. Les fusils sont de deux sortes : les uns appartiennent au type en usage chez les Glaoua, à Tazenakht, etc. ; les autres sont des armes à deux coups de fabrication européenne. Ces derniers sont des fusils de chasse, à pierre, de la fin du siècle dernier ou de la première partie de celui-ci, qu’on exporte du Sénégal ; ils en viennent par terre, apportés par les caravanes du Sahel[61]. Les nomades les recherchent, près de la moitié d’entre eux en sont armés ; on en voit moins parmi les sédentaires. Les cavaliers portent le sabre. Il y a peu de ces privilégiés. Les chevaux sont très rares. Les nomades eux-mêmes n’en ont pas beaucoup. Dans les qçars, où la difficulté de les nourrir est extrême, il s’en trouve au plus trois ou quatre, en moyenne ; il n’y en a pas quinze dans tout Tisint. Les vaches sont un luxe non moins grand ; seules, les quelques maisons regardées comme très riches en possèdent ; on n’en compte pas vingt-cinq à Tisint. Les mulets sont plus rares encore que les chevaux. Il existe quelques ânes et un petit nombre de moutons et de chèvres. On nourrit ces animaux de paille, et d’herbe quand on peut, ce qui n’est pas fréquent ; on donne, en outre, aux chevaux et aux mulets des dattes de la dernière qualité (bou souaïr). Le plus souvent, pour se délivrer de ces difficultés, les habitants des qçars font des arrangements avec des nomades et leur confient leurs chevaux et leurs moutons : les nomades se chargent de les nourrir, en ont la jouissance et, au premier signal, doivent les ramener au propriétaire. Quant aux nomades, ils ont des chameaux, des moutons, des chèvres et quelques chevaux.
Dans les qçars de cette région, la nourriture des habitants est la suivante : le matin, au réveil, le ḥesou ; vers 11 heures, l’ạsida ; le soir, le ṭạm avec des navets. Le ḥesou est une sorte de potage où entrent de l’eau, un peu de graisse ou d’huile et une poignée de farine d’orge ; il se mange à la cuiller[62]. L’ạsida est une bouillie épaisse ayant la consistance du ṭạm ; elle est faite de farine d’orge, ou de maïs cuite avec un peu d’eau ; au milieu, on verse de l’huile ou du beurre fondu. Le ṭạm est ce qu’on connaît ailleurs sous le nom de couscoussou ; il se fait ici avec de l’orge. La viande ne figure pas comme mets habituel dans les repas ; les riches même en goûtent rarement. Le petit nombre des heureux qui ont une vache remplacent le ḥesou du matin par une jarre de lait aigre qu’ils boivent en mangeant des dattes. L’arrivée d’hôtes transforme peu l’ordinaire : à leur entrée, on offre une corbeille de dattes ; de même avant le ṭạm du soir. Si la maison est riche et si l’on reçoit des gens de qualité, on sert le matin, au lieu de ḥesou, des galettes chaudes avec du miel de dattes[63] ; s’il y a du lait, on le boit vers 3 heures, en mangeant des bou iṭṭôb ou des bou feggouç, ce qui fait une sorte de goûter ; on fait le thé deux fois par jour, avant le repas du matin et avant celui du soir ; enfin on sert de la viande avec le couscoussou. Le thé est la grande friandise au Maroc[64] : c’est la seule boisson de ce genre qui y soit en usage ; sauf à Merrâkech, à Fâs, et dans les ports, le café est inconnu ; dans ces villes, on en prend peu. Le thé, au contraire, est répandu dans tout l’empire ; au Sahara c’est un coûteux régal, que se donnent seuls les qaïds, les chikhs, les marabouts et les Juifs. Nous venons de dire la nourriture des Musulmans sédentaires ; celle des nomades est la même, si ce n’est qu’ayant des troupeaux, le lait, de chamelle surtout, tient une grande place dans leur alimentation. Les uns et les autres, lorsqu’ils voyagent, emportent des dattes comme unique provision, quelle que doive être la longueur de la route[65].
Tisint est le centre d’un commerce considérable : elle trafique avec Merrâkech, Mogador, le Sous ; elle exporte vers ces points des dattes, des peaux et de la gomme, et reçoit, en retour, du Sous les grains et les huiles, de Merrâkech et de Mogador les produits européens. Tisint est un grand dépôt de ces dernières marchandises ; Agadir surtout, où s’est concentré le commerce de l’oasis et où il y a marché chaque jour : les Chellaḥa voisins et les nomades des environs, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia et Berâber, viennent s’y approvisionner, de dattes d’abord, puis de grains, d’huile et de choses d’Europe telles que khent, sucre, thé, aiguilles. Tous les principaux habitants d’Agadir se livrent au commerce ; ils ont leur fortune, qui chez les plus riches s’élève à 8000 francs, composée d’une part de dattiers (à Tisint un bon dattier vaut 10 francs), de l’autre d’une somme d’argent qu’ils emploient au trafic. Faisant eux-mêmes les transactions principales, ils ne s’occupent pas du détail de la vente ; pour ce service, chacun a chez soi un Juif à gages qui du matin au soir ne fait que débiter les marchandises. Il y a ainsi une dizaine d’Israélites à Agadir. Point de mellaḥ : ces Juifs sont seuls, sans leur famille, et habitent chez leurs patrons : les uns sont de Tatta et d’Aqqa, les autres des Zenâga. Un ou deux d’entre eux font en même temps le métier d’orfèvre, spécialité des Juifs du Maroc, surtout au sud de l’Atlas. Agadir a ce qui caractérise les marchés : l’on y abat chaque jour et l’on y vend à toute heure de la viande au détail et du pain chaud. Le marché d’Agadir est le seul de Tisint. Naguère, outre ce qui s’y rencontre aujourd’hui, les produits du Soudan y affluaient. Cuirs, étoffes, bougies de cire jaune, or, y venaient de Timbouktou en abondance. A présent, plus de vestige de ce commerce. C’est par hasard et de loin en loin qu’on voit quelque objet du pays des noirs. Il en est de même à Tatta et à Aqqa : autrefois, avant que Tindouf existât, ces oasis étaient des points d’arrivée de caravanes du Soudan. Depuis trente ans que Tindouf est fondée, tous les convois du sud s’arrêtent à cette localité ; de là les marchandises prennent le chemin direct de Mogador, par le Sahel et le Chtouka : plus rien ne passe ni à Tisint, ni à Tatta, ni à Aqqa. Il faut aller à Tizounin pour commencer à trouver des produits de la Nigritie. A partir d’ici, tout le monde connaît de nom le Soudan et Timbouktou, et l’on rencontre parmi les nomades une certaine quantité de gens y ayant été, et un grand nombre au courant de son trafic, de ses usages et de son état. Avec le commerce considérable qui anime Agadir, le qçar est sans cesse rempli d’une foule d’étrangers, Ida ou Blal la plupart, venus pour affaires : c’est pourquoi nous avons décrit dès à présent la physionomie des Arabes, on en voit presque autant que de Ḥaraṭîn.
L’oasis de Tisint est tributaire des Ida ou Blal. Chacun des cinq qçars qui la composent est indépendant des autres, a son administration séparée et n’entretient avec ses voisins que les rapports rendus nécessaires par la proximité ; quelquefois des querelles s’élèvent entre eux, questions d’eaux le plus souvent ; d’ordinaire, les localités vivent en bonne intelligence : le danger commun les a toujours réunies ; cet accord fait en partie la prospérité de l’oasis ; il l’a préservée des malheurs de certains qçars de Tatta. Tisint est tributaire des Ida ou Blal depuis peu de temps. Il y a vingt ans, elle l’était non pas d’eux, mais des Zenâga. L’Azdifi avait une maison à Agadir, et toute l’oasis reconnaissait sa suprématie. Les Zenâga abusèrent de leur pouvoir ; ils commirent mille excès, dépouillant les habitants de leurs biens, les tuant au moindre propos. Ceux-ci se lassèrent d’un état qui était devenu la plus dure des servitudes ; ils allèrent trouver les Ida ou Blal, leur demandèrent secours contre leurs oppresseurs et, en échange, se constituèrent leurs tributaires. Les nouveaux protecteurs se mirent en campagne ; unis aux gens de Tisint soulevés, ils chassèrent les Zenâga, les forcèrent d’abandonner et l’oasis et la Feïja, et les refoulèrent jusqu’à Agni. Depuis ce temps, Tisint vit en paix sous la suzeraineté de ses libérateurs. Cette suzeraineté n’implique aucune immixtion dans les affaires intérieures ni extérieures des qçars : chacun d’eux se gouverne à sa guise ; elle n’implique même pas alliance : qu’ils aient des guerres, soit entre eux, soit avec des étrangers, cela ne regarde point les Ida ou Blal. Les seuls devoirs réciproques sont : pour les gens de Tisint, de remettre chaque année à leurs protecteurs un tribut consistant en la charge de dattes de vingt chameaux ; pour les Ida ou Blal, de s’abstenir de tout méfait envers leurs clients. Si Tisint ou une partie de Tisint voulait leur appui pour une expédition ou une guerre défensive, cela ferait l’objet d’un traité spécial. Le fait ne s’est pas présenté depuis que les Zenâga ont été chassés ; ceux-ci n’ont point tenté de revenir ; la paix s’est établie avec eux : ils sont aujourd’hui en relations amicales et avec Tisint et avec ses suzerains.
Chaque qçar, avons-nous dit, est indépendant des autres. Chacun se gouverne par l’assemblée de ses habitants, qui remet le pouvoir exécutif aux mains d’un chikh élu dans son sein : tant que ce chikh satisfait la majorité, il garde son titre : cesse-t-il de plaire, on le lui enlève et on le donne à un autre. Dans les qçars où une famille a la prépondérance par ses richesses et sa considération, cette dignité est généralement son apanage ; si un homme, par ses qualités et sa fortune, l’emporte de beaucoup sur ses compatriotes, il demeure ordinairement chikh toute sa vie. A défaut d’influence qui s’impose, on nomme un des notables de la localité ; il reste jusqu’au jour où on cesse d’être content de lui. Le chikh veille aux affaires du qçar, en fait respecter les coutumes au dedans, en sauvegarde les intérêts au dehors ; en guerre, il marche à la tête de ses concitoyens : pour toute résolution importante, l’assemblée, anfaliz, se réunit et décide. Le degré de pouvoir des chikhs est très variable : les uns, par leurs qualités personnelles ou la puissance de leurs familles, possèdent une grande autorité ; d’autres, dépourvus de ces avantages, sont peu de chose de plus que leurs concitoyens. Dans certaines localités, il existe une sorte de maison commune, souvent distinguée par une tour ; appartenant à l’ensemble des habitants, elle est successivement prêtée à chaque chikh. D’ordinaire, il ne l’occupe pas ; il y reçoit les hôtes de distinction et les députés des tribus étrangères. A Agadir, on a fait une maison semblable de l’ancienne demeure de l’Azdifi, connue sous le nom de Dar ez Zenâgi. Point de famille ni d’homme prépondérants dans ce qçar : on y a pris pour chikh l’habitant le plus riche du lieu, un nommé El Touḥami. C’est un Ḥarṭâni. Tisint est le seul endroit où j’aie vu le titre de chikh porté par des Ḥaraṭîn, partout ailleurs on ne le donnait qu’à des Chellaḥa.
En aucun des qçars que j’ai visités, je n’ai trouvé de qanouns écrits. Dans tous ceux de ces contrées, des coutumes se transmettent par la tradition ; un des devoirs du chikh est de les faire observer. Ces coutumes, les mêmes pour le fond, varient dans les détails à chaque localité. Elles se composent de peu de chose. Nous allons dire ce qui se passe, en général, en cas de contestation, de vol et de meurtre. Il faut savoir d’abord qu’il y a dans le sud un certain nombre de qaḍis : ce sont des hommes connus pour leur équité, ayant fait quelques études, soit dans le pays, soit au dehors, et appelés par la volonté des gens du voisinage à remplir les fonctions de juge. La plupart du temps, ils joignent à ce titre celui de marabout, mais ce n’est pas obligatoire[66].
Un homme a-t-il une contestation avec un de ses concitoyens ? il lui dit : allons devant le qaḍi de tel endroit. L’autre doit le suivre. Le qaḍi rend un arrêt. Si ce juge n’inspire pas confiance à la partie citée, elle a le droit, une fois arrivée devant lui, de le récuser en disant : Votre justice ne me convient pas ; envoyez-moi à un autre. Cette volonté est exécutée : on désigne un qaḍi différent. Si un homme déclare ne se soumettre à aucun, s’il ne veut pas comparaître en justice, le plaignant s’adresse à l’anfaliz, lequel condamne le récalcitrant, quand il persiste dans son refus, à une forte amende. Ces qaḍis sont des gens ignorants, mais la plupart équitables et à l’abri de la corruption ; ils jugent plutôt selon le bon sens que d’après les règles du droit musulman.
S’agit-il d’un vol ? Aussitôt qu’il est connu, le chikh fait crier dans le qçar qu’une amende de tant de réals punira l’individu chez qui on trouvera, à partir d’une date fixée, ou l’objet volé ou le voleur ; l’amende est, en général, égale à quatre fois la valeur de la chose dérobée. Si rien n’a reparu dans le délai indiqué, l’objet est perdu à jamais, car il a été pris par un pauvre diable qui, fuyant avec, a quitté le pays, ou il est recélé chez un homme riche qui n’avouera ni ne rendra rien. On peut, à la demande de la victime, faire des perquisitions dans les maisons ; ce droit se paie cher : pour toute demeure qu’on a fouillée sans y trouver la chose volée, il est dû au propriétaire une indemnité variant entre 30 et 50 réals, indemnité à la charge du plaignant. Dans ce pays pauvre, où les vols ne s’exercent guère sur des objets de valeur, on hésite à employer ce moyen. Mais il y a des nuances. Si le volé est un malheureux, il ne reverra jamais ce qu’on lui a ravi. Si c’est un homme puissant et audacieux, il fera ses perquisitions lui-même et, s’il trouve son bien, il le reprendra le fusil à la main, à la tête de ses parents et de ses amis. Dans le cas rare où l’on découvre un voleur par les moyens réguliers, il est condamné d’abord à rendre ce qu’il a dérobé, puis à une peine qui est déterminée par l’anfaliz ; cette peine peut être soit très légère, telle qu’une amende insignifiante, soit très rigoureuse, telle que le bannissement ; c’est selon la qualité du voleur, selon qu’il est soutenu, ou dépourvu de protections. S’il est serviteur ou client d’un homme considérable, s’il a des amis, il ne sera presque pas puni, peut-être point du tout ; si c’est un misérable sans appui, on lui prendra le peu qu’il a et on le jettera nu à la porte du qçar.
Il faut faire la même distinction en cas de meurtre. Si un homme riche, audacieux, redouté, tue un malheureux, il se bornera à payer le prix du sang, somme minime qui varie suivant les endroits ; s’il est très puissant, il ne le paiera même pas : qui oserait le lui réclamer ? Ces sortes de meurtres sont fréquents. Les autres sont rares : ils entraînent toujours les résultats les plus graves. Un homme tue-t-il son égal, les parents du mort le vengent aussitôt. L’honneur leur défend aucun accommodement : ils courent sus au meurtrier ; celui-ci, de son côté, est soutenu par les siens : la guerre s’allume entre les deux familles ; elle gagne bientôt tout le qçar. Quand ces luttes intestines ont duré un certain temps, il se trouve quelquefois un homme assez sage et assez influent pour faire entendre des paroles de conciliation et être écouté ; ou bien la crainte que des voisins ne profitent de cet état produit un rapprochement. Trop souvent une des factions appelle l’étranger à son aide ; l’étranger, c’est le nomade ; alors la ruine est inévitable : aussitôt introduits dans la cité, les nomades attaquent sans différence les deux partis, font un massacre général, pillent tout, détruisent les maisons et s’en vont chargés de butin, lorsque le qçar est un monceau de ruines. Les habitants de Tisint ont eu la sagesse de ne jamais les mêler aux querelles, peu nombreuses d’ailleurs, qu’ils ont eues entre eux. Il n’en a pas été de même à Tatta : on y voit les vestiges de dix villages ruinés à diverses époques par les Ida ou Blal qui, dans la plupart, avaient été appelés en alliés pendant des guerres civiles.