Chez les nomades, les choses se passent à peu près comme dans les populations sédentaires : là, plus qu’ailleurs, la loi du plus fort est seule respectée. Entre eux ne s’élèvent point ces mille contestations auxquelles les achats, les ventes, les voisinages de propriétés, donnent naissance parmi les habitants des oasis. Par contre, les vols et les meurtres sont plus fréquents.

Si, dans les qçars et dans les tribus errantes, des coutumes protègent plus ou moins chaque individu contre ses concitoyens, rien nulle part ne sauvegarde l’étranger ; tout est permis contre lui. On peut le voler, le piller, le tuer : nul ne prendra sa défense ; s’il résiste, chacun lui tombera sus. Tout commerce, toutes relations, seraient impossibles si un usage spécial ne remédiait à cet état. Cet usage, de la plus haute antiquité, qui existe presque partout au Maroc, est ce que les anciens Arabes appelaient djira[67] et ce qu’on nomme ici debiḥa. La debiḥa est l’acte par lequel on se place sous la protection perpétuelle d’un homme ou d’une tribu. C’est une ạnaïa prolongée. Prenons un exemple : un étranger entre dans un qçar ou dans un campement de nomades : il y est arrivé avec un individu de la localité ou de la tribu, qui l’a accompagné comme zeṭaṭ, après lui avoir accordé son ạnaïa, aussi appelée mezrag[68]. Si l’étranger ne fait que passer, cette protection suffit pour sa sûreté ; s’il veut séjourner, elle cesse d’être valable : l’ạnaïa ou mezrag est une garantie temporaire, créée spécialement pour les voyageurs ; celui qui veut résider quelque temps, ne fût-ce qu’un mois, doit s’en assurer une autre. Il demande, à titre perpétuel, la protection d’un personnage de la tribu : cela s’appelle « sacrifier sur lui », debeḥ ạlih. Cette expression a pour origine l’ancien usage, qui n’est suivi aujourd’hui qu’en circonstances graves, d’immoler un mouton sur le seuil de l’homme à qui l’on demande son patronage. Si, comme il arrive d’habitude, la personne à qui on s’adresse l’accorde, on fait venir un marabout, et il écrit, séance tenante, un acte certifiant que le nommé un tel a sacrifié sur tel individu de telle tribu et qu’il est actuellement sous sa protection. Voici les termes dans lesquels se rédigent ces pièces. Je prends pour exemple une de mes debiḥas sur les Ida ou Blal. « Par la volonté de Dieu, le rabbin Iosef el Djezîri sacrifie sur Ḥaïmed ben Haïoun el Ḥarzallaoui, afin que celui-ci le protège contre ses frères les Mekrez ; ayant reçu du Juif le prix de la debiḥa, il devient responsable envers lui de tous les dommages qui lui seraient faits par les Mekrez ; il les prend à sa charge et lui restituera ce qu’on lui enlèverait. De son côté, le Juif s’engage à payer à Ḥaïmed ben Haïoun dix coudées de cotonnade chaque année. Ces conditions ont été acceptées par les deux parties. Écrit en leur présence, le 26 moḥarrem 1301. Le serviteur du Dieu très haut, Ḥamed ben Moḥammed El Ḥaddad el Ạmrani. » Cette protection se paie d’ordinaire, on le voit, d’une légère redevance annuelle ; seuls quelques grands seigneurs se font un point d’honneur de ne rien demander. Il ressort de la teneur de l’acte qu’une fois cette démarche faite, on n’a rien à craindre des concitoyens de son patron ; on peut circuler sans péril parmi eux : s’attaquer à vous serait s’attaquer à lui-même ; toutes les lois qui le sauvegardent vous sauvegardent aussi : on est entré sous leur protection par le fait de la debiḥa ; elle incorpore, en quelque sorte, à la tribu. Comme, à côté des coutumes, il y a la loi du plus fort, et que celle-ci l’emporte souvent, on a soin de prendre pour patron un homme considérable, d’une famille puissante, et surtout d’un caractère fier et intrépide, qui ne soit pas d’humeur à permettre qu’on lèse ses clients. Il faut choisir aussi un homme loyal, car si la debiḥa assure contre les concitoyens du protecteur, elle ne garantit pas contre lui. Il est rare qu’un patron trahisse son client ; celui qui le fait devient l’objet du mépris général, et ses frères mêmes ne le soutiendraient pas. Dans toute tribu ou localité où on veut séjourner un certain temps, dans celles où on désire soit acheter des biens soit établir des dépôts de marchandises, il faut faire une debiḥa : les négociants possesseurs d’un commerce étendu en font un très grand nombre. Dans les tribus nomades, on prend pour protecteurs les chefs des principales familles ; dans les qçars, l’usage est de s’adresser au chikh. Les actes de debiḥa font partie des héritages : les fils des patrons et ceux des clients restent liés entre eux par les engagements qui unissaient leurs pères. Deux choses seules peuvent annuler une debiḥa : la cessation du paiement de la redevance par le client, ou la trahison du patron.

Telle qu’elle existe entre particuliers, la debiḥa existe entre tribus. Pour se mettre sous la protection d’une tribu, il y a deux moyens : sacrifier sur un de ses membres, ou sur la tribu entière : chaque individu étant solidaire de ses frères, les deux actes ont un résultat identique. D’ordinaire, les particuliers et les petits groupes, tels que les qçars isolés, se mettent sous la protection d’un seul personnage ; au contraire, les districts, les grandes fractions font les debiḥas sur les tribus entières. Ainsi, le district de Tisint est vassal de l’ensemble des Ida ou Blal, tandis qu’à Tatta chaque qçar isolément a pour patron[69] un membre de cette tribu ; la tribu des Aït Jellal s’est déclarée cliente de la masse des Ida ou Blal et ceux-ci, à leur tour, se sont constitués tributaires de l’ensemble des Berâber. Ces liens, encore que nous nous servions parfois des mots de suzeraineté et de vasselage pour les désigner, n’impliquent, nous le répétons, aucune immixtion dans les affaires, aucune suprématie. Les actes de debiḥa ne font que garantir, dans l’étendue de la tribu qui patronne, la sûreté des membres de la tribu cliente. Les Aït Jellal étant vassaux des Ida ou Blal, ceux-ci devront respecter en tous lieux les personnes et les biens des premiers, qui pourront voyager en sécurité sur leurs terres. Les Ida ou Blal, grâce à leur debiḥa sur les Berâber, pourront circuler sans péril dans les régions habitées par ces derniers. Si, par erreur, des marchandises de tribus clientes sont pillées par les patrons, ou réciproquement, on devra rendre ce qui a été pris, dès qu’on apercevra la faute commise. Ce sont surtout d’une part les populations commerçantes dont les caravanes ont à traverser les territoires ou à craindre les ṛezous de tribus étrangères, de l’autre les districts faibles enclavés dans les contrées parcourues par des voisins puissants, qui ont besoin de ces debiḥas. La garantie qu’elles procurent se paie par une redevance annuelle, plus ou moins forte suivant l’importance de la fraction cliente et l’étendue de ses relations avec ses patrons. Certaines tribus, comme certains individus, ont à la fois plusieurs suzerains différents.

Les debiḥas rendent possibles le commerce et les voyages ; elles les rendraient faciles et leur enlèveraient tout risque si elles étaient respectées. Souvent elles ne le sont pas : entre particuliers, on les viole rarement ; entre tribus, on a moins de scrupules. Voici les cas d’infraction les plus fréquents. Le client d’un particulier peut être tué ou pillé par des concitoyens de son patron. Si les meurtriers ou les ravisseurs ont agi par ignorance, s’ils témoignent leurs regrets et proposent de payer le prix du sang et de rendre ce qu’ils ont pris, on accepte généralement ces offres, et les choses en restent là. Mais, dans un pays où tout le monde se connaît par son nom, il est rare qu’on puisse alléguer l’ignorance. On a presque toujours agi en connaissance de cause. L’agression constitue donc un outrage personnel au patron de la victime ; son honneur est engagé à en tirer sans retard une vengeance éclatante. Il réunit tous ses parents, ce qui peut s’étendre loin, et les prie de l’aider dans ses représailles ; s’il est puissant, il entraîne à sa suite une grande partie de la tribu. Au premier jour, il attaque et tue ceux qui l’ont outragé. Ces nouveaux morts demandent vengeance à leur tour : riches ou pauvres, considérés ou non, leurs proches, la fraction à laquelle ils appartiennent, ne peuvent sans honte laisser leur meurtre impuni. On prend les armes : une guerre civile éclate ; la tribu entière ne tarde pas à y prendre part. Ces guerres, courtes dans les qçars, durent des années parmi les nomades, et s’allument surtout chez eux. Nous avons choisi le cas d’un notable ayant à se venger de gens moins puissants. Si le patron offensé était assez fort pour réunir autour de lui presque toute la tribu, il châtierait de même les auteurs de l’attentat, mais les parents de ces derniers n’oseraient entrer en lutte contre lui ; ils se borneraient à demander une indemnité, qu’on leur accorderait sans doute, ou bien ils temporiseraient, épiant l’occasion de laver leur honneur en faisant tomber dans un guet-apens leur ennemi ou l’un des siens ; le jour venu, ils feraient le coup, et émigreraient, de peur des représailles. Un troisième cas se présente, le plus fréquent : on peut s’être attaqué au client d’un homme faible. Si la fraction de ce dernier est très unie, si les auteurs de l’agression en sont mal vus, elle considère l’insulte comme sienne et tout entière embrasse sa cause : on rentre dans le premier cas. Si au contraire son groupe est divisé, si ceux dont il se plaint y ont des amis, peu de gens se lèveront à sa voix. S’il a affaire à aussi faible que lui, il pourra se venger ; si son adversaire est puissant, ou bien il se résignera à boire sa honte, ou bien, s’il est homme de cœur, il assassinera par surprise son ennemi ou quelqu’un de sa famille, et prendra la fuite. Tels sont les faits qui se produisent lorsqu’un particulier est lésé par son concitoyen dans la personne d’un client ; que ce client soit individu, groupe ou qçar, les choses se passent de même. Les suzerains, à moins d’être dans l’impossibilité de le faire, tirent une vengeance sanglante de l’attentat commis contre un de leurs vassaux. Il y va de leur honneur. Pour ce motif, des groupes importants, des qçars, aiment mieux se mettre sous la protection d’un seul individu que sous celle de toute une tribu.

Ceux qui ont pour patronne une tribu sont moins bien protégés. Des hommes, des troupes, ont-ils lésé des gens d’un groupe vassal du leur ? L’action est blâmable. Le devoir de l’assemblée de la tribu suzeraine est de faire rendre justice aux clients offensés. Mais là nul n’a d’intérêt personnel, nul ne prend la chose à cœur ; au contraire. Quel est le fait dont on se plaint ? un ṛezou a enlevé une caravane ? quelques hommes ont pillé un voyageur isolé ? Dans l’assemblée siègent plusieurs membres du ṛezou en question ; il leur coûte de rendre gorge, surtout si le convoi était richement chargé ; ceux qui n’ont point participé au profit sentent que le lendemain pareille chose pourra leur arriver, et craignent de demander à leurs concitoyens des comptes qu’à leur tour ils seront heureux de ne pas rendre ; enfin la prise d’une belle proie est un succès qui flatte l’amour-propre de toute la tribu. Quand la fraction plaignante est puissante, qu’on a des représailles graves à craindre, il faut s’exécuter ; mais on traîne les choses en longueur, on cherche mille prétextes pour restituer moins qu’on n’a pris, on donne aussi peu que possible. Si la tribu lésée est faible, éloignée, qu’on n’ait pas de vengeance à redouter, l’on ne rend qu’au bout de longtemps, et presque rien. Aussi les gens de fractions clientes, en voyage sur le territoire de leurs patrons, se font souvent accompagner, par précaution, de l’un d’eux comme zeṭaṭ. Lorsque, de deux tribus unies par un acte de debiḥa[70], l’une met trop de mauvaise volonté à remplir ses engagements, le pacte se rompt et une guerre s’ensuit. Elle peut avoir lieu entre sédentaires et nomades, ou entre nomades. Dans le premier cas, les nomades se réunissent en masse, marchent sur les qçars, les assiègent et dévastent les jardins. A moins que les habitants n’appellent d’autres nomades à leur secours, ils sont obligés, s’ils ne veulent voir détruire leurs cités, de demander grâce et d’acheter la paix par une rançon. Entre nomades, la guerre est différente : guerre peu active, toute de surprises ; rarement il y a de vrais engagements, on se borne à des ṛazias mutuelles ; on tâche de tomber à l’improviste sur les tentes, sur les troupeaux de ses adversaires, cherchant le butin et non le combat. Ces guerres-là durent souvent pendant plusieurs générations.

Lorsque, dans un qçar ou une tribu, on vole, on pille ou on tue des membres d’une fraction limitrophe, et qu’on refuse tout dédommagement, la guerre en résulte ; cela ne peut être lorsque les lésés appartiennent à des tribus lointaines. Entre groupes éloignés, un usage est universel : celui des représailles. Prenons des exemples. Un individu du qçar de Tisenna s Amin a été tué par des hommes d’Agadir Tisint. Le premier habitant d’Agadir qui tombera entre les mains des gens de Tisenna s Amin sera mis à mort. Un Zenâgi, étant à Agadir Tisint, a été dupé dans un marché par un homme du qçar, et l’anfaliz a refusé de lui rendre justice. Le premier individu d’Agadir qui entrera sur le territoire des Zenâga sera arrêté ; on ne le laissera partir qu’après qu’il aura donné une somme égale à celle dont ses compatriotes ont fait tort au Zenâgi : s’il ne l’a pas avec lui, il devra la faire chercher, et restera prisonnier jusqu’à paiement complet. Ainsi du reste. C’est la loi du talion : chacun reprend, dès que l’occasion s’en présente, ce dont il a été frustré. D’après cette coutume, l’Azdifi ordonnait de me mettre en prison comme sujet du sultan, parce que des hommes de sa tribu étaient incarcérés à Merrâkech.

Les habitants de Tisint et tous les sédentaires de la région emploient la langue tamaziṛt. La plupart d’entre eux possèdent, par suite de leurs rapports avec les nomades voisins, une teinture d’arabe. Les femmes et les enfants ne connaissent que le tamaziṛt. Les hommes apprennent l’arabe à mesure qu’ils grandissent ; ils le savent plus ou moins : les pauvres, sans cesse occupés de travaux manuels, peu ; les riches, davantage, grâce au commerce et aux affaires quotidiennes avec les nomades. Les principaux citoyens le parlent couramment. Pour ce motif, le tamaziṛt en usage est moins pur qu’il n’était à Tazenakht et chez les Zenâga ; des mots arabes s’y sont introduits, surtout dans la conversation des hommes ; les femmes ont mieux conservé les anciennes expressions. Si les populations sédentaires des oasis ont pour idiome le tamaziṛt, toutes les tribus nomades du sud du Bani, Oulad Iaḥia, Ida ou Blal, Aït ou Mrîbeṭ, parlent l’arabe. Femmes et enfants n’usent que de cette langue. Parmi les hommes, beaucoup n’en savent point d’autre ; ceux-là seuls que de fréquentes affaires appellent dans les qçars apprennent à la longue un peu de tamaziṛt ; ils mettent de l’amour-propre à ne s’en servir que quand leur interlocuteur ne comprend pas l’arabe, lorsque c’est une femme, par exemple. Les familles d’Oulad Iaḥia qui habitent le Zgiḍ et les bords du Dra, celles d’Ida ou Blal qui ont des domiciles à Tatta et celles d’Aït ou Mrîbeṭ fixées à Aqqa et à Tizounin, font exception à cette règle. Ces familles, isolées, en contact journalier avec les Imaziṛen, ont appris leur langue, bien qu’elles se servent entre elles de l’arabe.

Nous nous sommes occupés à plusieurs reprises de la langue, des usages, des coutumes des Marocains ; nous n’avons pas dit un mot de leur caractère : c’est qu’il nous paraît difficile d’être exact sur ce sujet. Quelles qualités, quels défauts attribuer à un ensemble de tant d’hommes, dont chacun est différent des autres et de soi-même ? S’efforce-t-on de démêler des traits généraux ? Lorsqu’on en croit reconnaître, une foule d’exemples contradictoires surgissent, et, si l’on veut rester vrai, il faut se restreindre à des caractères peu nombreux, ou dire des choses si générales qu’elles s’appliquent non seulement à un peuple, mais à une grande partie du genre humain. Partout même mélange de qualités et de défauts, avec les modifications qu’apportent la civilisation ou la barbarie, la richesse ou la pauvreté, la liberté ou la servitude. Il me paraît difficile de reconnaître aujourd’hui à ceux qu’Ibn Khaldoun appelle Berâber le bouquet de vertus dont il les orne. Si une chose peut donner l’idée du caractère des Marocains, ce sont les ouvrages où a été décrit celui des Kabiles ou d’autres populations imaziṛen de l’Algérie. Une longue expérience, des études approfondies, ont donné à des hommes éminents le droit de traiter avec autorité un tel sujet. On ne saurait l’avoir quand on a, comme moi, passé une seule année dans un pays. Aussi n’entreprendrai-je point de dire ce que sont et ne sont pas les Marocains ; je me bornerai à signaler quelques traits isolés qui m’ont frappé et que j’ai retrouvés en beaucoup de lieux ou remarqué dans certains groupes. Je le ferai en déclarant que « je n’ay rien à dire entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en un mot ». Presque partout règnent une cupidité extrême et, comme compagnons, le vol et le mensonge sous toutes leurs formes. En général, le brigandage, l’attaque à main armée, sont considérés comme des actions honorables. Les mœurs sont dissolues. La condition de la femme est au Maroc ce qu’elle est en Algérie. D’ordinaire peu attachés à leurs épouses, les Marocains ont un grand amour pour leurs enfants. La plus belle qualité qu’ils montrent est le dévouement à leurs amis. Ils le poussent aux dernières limites. Ce noble sentiment fait faire chaque jour les plus belles actions. En blad es sîba, pas un homme qui n’ait bien des fois risqué sa vie pour des compagnons, pour des hôtes de quelques heures. La générosité, se traduisant surtout par l’hospitalité, n’est l’apanage particulier d’aucun groupe : les nomades ont l’habitude de taxer les Chellaḥa d’avarice ; ces derniers accusent les Ḥaraṭîn du même vice. Je ne me suis point aperçu qu’il y ait entre eux de distinction profonde à ce sujet. Partout également, m’a-t-il semblé, il y a des avares et des hommes généreux ; d’ordinaire, dans les contrées riches on reçoit avec libéralité les étrangers, dans les localités pauvres on ne leur donne rien ; dans tel qçar, qu’il se présente cent voyageurs en même temps à la mosquée, on apportera à manger pour tous, dans tel autre on n’offrira pas l’hospitalité à un seul. De même chez les nomades. Les Marocains ont, comme tous les hommes, plus ou moins d’amour-propre ; chez les Arabes du sud, ce sentiment est très développé et se change souvent en une noble fierté ; chez les Ḥaraṭîn, il prend volontiers la forme d’une vanité puérile ; les Chellaḥa l’ont moins. Inutile de dire que ces populations, qui passent leur existence les armes à la main, sont braves. Inutile de dire qu’elles sont attachées à leur indépendance : la plupart l’ont conquise et la défendent chaque jour au péril de leur vie, soit contre le sultan, soit contre leurs voisins ; les tribus du blad el makhzen elles-mêmes ne font que se révolter. Je n’ai pu juger avec mes yeux de la valeur guerrière des divers habitants du Maroc ; il est admis dans le pays que les peuplades les plus braves et les plus aguerries sont les grandes tribus nomades du sud et de l’est du Grand Atlas : Berâber, Aït Seddrât, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia, Aït ou Mrîbeṭ d’une part ; Doui Mnia, Oulad el Ḥadj de l’autre. Après eux, très braves aussi, viennent les montagnards, les Chellaḥa du massif Atlantique et les Qebaïl du Rif. Les populations de plaine, cantonnées dans les basses vallées des fleuves et sur les bords de l’Océan, forment une troisième classe regardée comme au-dessous des précédentes en courage. Les moins estimés de tous sont les Ḥaraṭîn. Les Marocains sont prompts à verser le sang et ne font aucun cas de la vie des autres ; je n’ai vu ni entendu citer d’exemple de cruauté de leur part. En général, Chellaḥa et Ḥaraṭîn sont laborieux : adonnés à l’agriculture, ils semblent, les seconds surtout, industrieux en ce qui la concerne. Ils n’ont pas l’esprit vif de certains Arabes, tels que les Ida ou Blal et les Oulad Iaḥia : ceux-ci, malgré leur ignorance, ont une intelligence remarquable, sont curieux et comprennent vite. Ces Arabes ont des façons distinguées et de la politesse, tandis que les Imaziṛen sont la plupart grossiers. En revanche, on trouve parfois dans ceux-ci une certaine bonhomie, rare chez les premiers. Le Maroc, à l’exception des villes et de quelques districts isolés, est très ignorant. Presque partout, on est superstitieux et on accorde un respect et une confiance sans bornes à des marabouts locaux dont l’influence s’étend à une distance variable. Nulle part, sauf dans les villes et districts exceptés plus haut, on ne remplit d’une manière habituelle les devoirs religieux, même en ce qui concerne les pratiques extérieures. Il y a des mosquées dans tout qçar, village ou douar important ; elles sont plus fréquentées par les voyageurs pauvres, à qui elles servent d’abri, que par les habitants.

Avant de quitter Tisint, disons qu’auprès des cinq qçars actuels, s’en trouvent quatre autres ruinés, trois au sommet du Djebel Taïmzouṛ et un à l’extrémité sud de Foum Tisint, traversé par le chemin. On ne sait de quelle époque date leur destruction ; de mémoire d’homme on les a vus ce qu’ils sont aujourd’hui ; leur fondation est attribuée aux Chrétiens.

2o. — DE TISINT A TATTA.