Séjour à Qaçba el Djouạ. Qaçba el Djouạ est un grand qçar, situé au milieu d’une belle oasis. Les constructions s’élèvent sur les premières pentes de la plus basse et la plus septentrionale de trois collines qui, se dressant près du Bani, sans s’y rattacher, forment un massif isolé au bord de la Feïja. L’Ouad Qaçba el Djouạ, plein de dattiers et confondu avec le sol de l’oasis, contourne ce massif. A son entrée dans les plantations, il reçoit sur sa rive gauche l’Ouad Ṭriq Targant[71], ainsi nommé parce que, pour gagner au nord-ouest le qçar de ce nom, on en remonte le cours un certain temps. Ici, les palmiers, moins serrés qu’à Tisint, ombragent des cultures. Le sol est sablonneux. Point d’eau courante ; l’ouad est à sec, à moins qu’il ne pleuve. Une nappe d’eau existe sous le sol, à peu de profondeur ; une multitude de puits sont creusés dans l’oasis ; par eux la Qaçba s’alimente et irrigue ses plantations. L’arrosage des palmiers est inutile les années de pluie : que l’eau coule dans l’ouad durant vingt-quatre heures, c’est assez pour inonder l’oasis, assez pour que la terre soit fécondée, assez pour que la récolte de grains et de dattes soit assurée. Mais il ne pleut pas tous les ans ; en voici sept que ce bonheur n’est arrivé : sept années de sécheresse viennent de passer sur la partie occidentale du bassin du Dra. Le pays s’en est ressenti et est fort appauvri. L’orge est hors de prix ; il n’y a presque plus de bétail : la misère est générale. Un ciel nuageux et un peu de pluie ayant signalé le commencement de ce mois, l’allégresse fut universelle ; on employa les dernières économies à acheter des grains, et chacun se mit à labourer avec acharnement. Tous déploient ici une activité fiévreuse ; pas un homme de la Qaçba qui ne soit au travail ; on voit de toutes parts des gens conduisant leurs charrues entre les palmiers, traînées par des vaches, des chevaux, des mulets, des ânes et, faute de mieux, des femmes : les bêtes de somme et de trait sont rares dans les qçars et le moment des semailles va passer ! Qaçba el Djouạ est vaste, prospère, et bien construite, partie en pisé, partie en pierre. Les habitants, Chellaḥa. contrastent, par leur blancheur, avec les noirs possesseurs des oasis voisines ; exception remarquable, ils ne reconnaissent point de suzerain, n’ont de debiḥa sur personne. Beaucoup d’entre eux sont cherifs, la plupart sont riches. Ils forment 400 fusils. Leur langue habituelle est le tamaziṛt, presque tous savent aussi l’arabe. Fraction des Aït Semmeg de la rive gauche du Sous, et depuis longtemps séparés de leur tribu mère, ils ont conservé de bons rapports avec elle, et en cas de guerre, malgré la distance, lui envoient et en reçoivent des secours. Ils sont en bonnes relations avec les Ida ou Blal ; beaucoup épousent des femmes de cette tribu. Qaçba el Djouạ est célèbre par l’abondance et la bonne qualité de ses dattes ; elle produit des bou feggouç, des djihel, des bou souaïr, des bou iṭṭôb et surtout des bou sekri.
On distingue d’ici quatre petites oasis, situées de l’autre côté de la Feïja ; chacune d’elles contient un qçar dont elle porte le nom. De ces qçars, Aqqa Iṛen, Tiskmoudin, Ida Oulstan, Serṛina, le plus important est Aqqa Iṛen. On appelle les trois autres Qçour Beïḍin, à cause de la blancheur de leurs maisons. Tous sont peuplés de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn tributaires des Ida ou Blal.
18 novembre.
Départ à 6 heures du matin. Je continue à suivre le Bani. Bientôt la Feïja finit et je passe dans une nouvelle région, sur les premières pentes du Petit Atlas, terrain pierreux, mais facile. Vers 10 heures, j’approche d’Aqqa Igiren : on voit d’une part cette petite oasis, de l’autre un kheneg dans le Bani, Kheneg eṭ Ṭeurfa. A cette brèche se trouvent une source et des dattiers, propriété des habitants d’Aqqa Igiren, mais point de maisons. Une rivière s’échappe par là vers le sud, l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa. Elle est formée de trois cours d’eau, l’Ouad Aqqa Izen, l’Ouad Tesatift et l’Ouad Aqqa Igiren : les deux premiers sont des ruisseaux et coulent dans le désert ; le troisième est une rivière importante ; au-dessus d’Aqqa Igiren, qu’il traverse et où il reçoit un affluent, il prend le nom d’Ouad Targant et arrose plusieurs lieux habités. Aqqa Igiren est une oasis peu étendue, avec deux petits qçars d’aspect misérable ; la moitié des constructions est en ruine et abandonnée ; les maisons qui restent sont en pierre, mal bâties, n’ayant la plupart qu’un rez-de-chaussée, ce qui est le dernier signe de pauvreté dans le pays. Population de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, tributaires des Ida ou Blal. Point d’eau courante ; plusieurs puits de bonne eau et une feggara auprès du qçar occidental.
Kheneg et Teurfa. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)
Croquis de l’auteur.
Aqqa Igiren. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua.)
Croquis de l’auteur.