Vers 3 heures, j’aperçois devant moi les palmiers de Tatta. Cette oasis n’est pas comme Tisint une forêt compacte ; elle se compose d’un grand nombre de groupes distincts, les uns au nord du Bani, les autres au sud : dans la première région, les qçars sont rapprochés et leurs plantations se touchent souvent ; dans la seconde, ils sont isolés et dispersés un par un dans la plaine. Celui où je vais, Tintazart, est de ces derniers. Pour l’atteindre, je commence à gravir le Bani : la montée est difficile : bientôt il faut mettre pied à terre ; je chemine péniblement au milieu des roches. A 3 heures 35 minutes, je parviens au sommet, arête effilée sans aucune largeur. Le coup d’œil, vers le sud, est admirable. Une immense plaine s’étend à perte de vue : c’est le désert. Il se déroule, indéfiniment jaune et plat, jusqu’à un double ruban bleu que forment à l’horizon les coteaux de la rive gauche du Dra et le talus du Ḥamada. Comme des taches noires sur le sable, apparaissent divers qçars de Tatta ; ils sont disséminés près du Bani, à quelque distance les uns des autres, chacun entouré de ses palmiers. Le col où je suis s’appelle Tizi n Tzgert[72]. La descente est aussi lente que la montée. Au pied du Bani, je rencontre un sable dur sur lequel je marche jusqu’à Tintazart. J’y arrive à 5 heures et demie.

Personne sur la route, de toute la journée. Les cours d’eau que j’ai rencontrés étaient à sec ; ils avaient un lit semblable, à fond de gros galets, à berges de terre de 50 centimètres à 1 mètre de haut. Aucun d’eux n’a d’importance, excepté l’Ouad Aqqa Igiren. Celui-ci, dans l’oasis de ce nom, a 80 mètres de large et des berges à pic de 2 mètres. Le long du trajet, les gommiers sont assez nombreux, sauf sur les flancs du Bani. Dans la vallée de l’Asif Oudad, ils se mêlent, au bord du ruisseau, de quelques tamarix. Des touffes de melbina et de kemcha sèment le sol. Enfantées par les pluies récentes, de petites herbes sortent de toutes parts. Ce qu’on voit, chemin faisant, du Petit Atlas est tout roche, aussi bien les pentes prochaines, noires comme le Bani, que les crêtes éloignées, majestueux massifs d’un rouge sombre.

3o. — TATTA.

Tintazart est un des plus grands qçars de Tatta ; elle est bâtie sur l’extrémité d’une petite chaîne rocheuse de 15 à 20 mètres d’élévation, à flancs très escarpés. Cette chaîne fait partie de l’enchevêtrement d’arêtes de roche noire qui serpentent dans la plaine. Le point où est construite Tintazart s’appelle Irf Ouzelag, « la tête du serpent ». La localité se compose de trois parties : l’une, dominée par le donjon de la maison commune, forme le qçar actuel ; une seconde, plus petite de moitié, est ruinée : c’était le quartier de Chikh Ḥamed ; la destruction, qui date de quelques années, est l’œuvre des Mekrez, l’une des deux branches des Ida ou Blal, et fut cause d’une guerre longue et sanglante, à peine achevée, entre les Mekrez et l’autre moitié de la tribu, les Ḥaïan, dont Chikh Ḥamed était client. Le troisième quartier, plus petit que les précédents et hors des murs, est le mellaḥ. Les maisons sont, comme celles de Tisint, pierre à la base, pisé dans les parties supérieures ; elles sont uniformément couvertes en terrasse. Belles plantations de palmiers, arrosées de sources nombreuses. Toutes les eaux qui descendent du Bani et arrosent la plaine entre cette chaîne, Toug er Riḥ et Anṛerif, aboutissent à Tintazart, El Qcîba et Anṛerif et en fertilisent les terres. Dans les trois lieux, les jardins sont au sud des bâtiments ; au nord, on ne voit que le sable desséché de la plaine, l’areg. Tintazart est peuplée de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn ; les premiers dominent. Elle se gouverne à part, comme chacun des qçars de Tatta ; comme eux, elle est tributaire des Ida ou Blal. L’administration y est confiée à un chikh élu par l’assemblée générale. Lors de mon arrivée, un jeune homme de dix-huit ans, Ḥamed ou Baqâder, remplissait ces fonctions. Pendant mon séjour, on eut sujet d’être mécontent de lui et on le remplaça par son cousin, El Ḥasen ould Bihi, aussi jeune que lui. Leurs pères ont péri de mort violente : on voit peu de vieillards en ce pays. Le fait qui motiva ce changement fut le suivant : un Chleuḥ de Tintazart, nommé Ạbd Allah, avait depuis trois ans une affaire en litige avec des gens d’Aqqa Izenqad, autre qçar de Tatta. Ceux-ci lui réclamaient une somme d’argent qu’il refusait de rembourser : ils s’impatientèrent, vinrent au nombre de 17 fusils dans sa maison, le tuèrent, prirent ce qu’ils purent et s’en retournèrent. Cet événement se passait à l’époque où j’étais là. Ḥamed ou Baqâder n’avait rien fait pour prévenir le meurtre et n’essaya point de le punir : il se borna à de molles réclamations auprès de l’assemblée d’Aqqa Izenqad. Son manque d’énergie mécontenta : on lui enleva son titre, et on le donna à son cousin.

Kheneg d’Adis. (Vue prise de Tintazart.)

Croquis de l’auteur.

Kheneg d’Adis et Ouad Toug er Rih. (Vue prise de Toug er Rih.)

Croquis de l’auteur.