Tatta est la plus étendue des oasis situées entre le Dra et l’Atlantique. Elle se compose de deux parties. La première, au nord du Bani, comprend de nombreuses localités, échelonnées sur les rives de trois cours d’eau, les ouads Tatta, Toug er Riḥ et Adis. Ces rivières se rapprochent en arrivant au Bani, où le kheneg d’Adis donne passage à toutes trois et conduit dans la seconde région. Celle-ci est ce qu’on appelle l’areg, vaste plaine à sol sablonneux et dur, située au sud du Bani, semée, de distance en distance, de qçars isolés, les uns sur les bords des trois rivières, les autres arrosés par des sources ; l’areg est moins peuplé que la portion supérieure : il compte 14 lieux habités, l’autre en possède 22. Ces diverses localités ont une population identique, mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa ; le dernier élément y domine. Elles sont sans lien entre elles et indépendantes. Chacune en particulier est tributaire des Ida ou Blal ; les plus septentrionales ont une seconde debiḥa sur les Aït Jellal, tribu nomade cantonnée non loin de là, vers les pentes supérieures du Petit Atlas. Les principaux centres de Tatta sont Afra et Adis. L’un et l’autre se composent de deux qçars presque contigus. L’un et l’autre réunissent les deux causes d’importance d’un lieu, marché et zaouïa. La zaouïa d’Adis a peu de membres ; le chef en est S. Moḥammed d Aït Ouzeggar. Celle d’Afra, plus considérable, appartient à la nombreuse famille des Aït Ḥoseïn ; les religieux habitent Afra Fouqania, appelée aussi Aït Ḥoseïn, où est enseveli S. Moḥammed d Aït Ḥoseïn, leur ancêtre ; cette zaouïa jouit d’une grande vénération dans le pays. Une troisième existe à Tatta : celle de Djebaïr, fondée par S. Ạli ben Djebira, dont la qoubba s’élève entre Adis et Toug er Riḥ. S. Ạli ben Djebira descendait de S. Moḥammed ech Chergi, de Bou el Djạd ; sa postérité, fixée à Djebaïr, est un rameau de la famille dont Sidi Ben Daoud est le chef. L’un de ses rejetons, Ạli Ben Hiba, ayant gagné une fortune considérable dans le commerce du Soudan, où il a fait un long séjour, a acquis par là une grande influence ; peu d’hommes ont autant de poids à Tatta et dans la tribu des Ida ou Blal. Enfin, une quatrième puissance religieuse, celle du marabout S. Moḥammed Mouloud, a son siège à Tintazart. S. Moḥammed Mouloud est étranger : son père fut S. El Mokhtar bel Lạmech, fondateur de Tindouf et chef de la tribu religieuse des Tajakant. A son lit de mort, S. El Mokhtar partagea entre ses enfants la zone où s’étendait son influence : les Ida ou Blal échurent à Moḥammed Mouloud. Pour être près d’eux il s’établit à Tatta. Mais la tribu est des moins dévotes et ne lui donne ni travail ni profit. A-t-on un acte à dresser, quelque chose à écrire ? on s’adresse à lui ; une légère rémunération le gratifie. Là se bornent et ses fonctions et ses bénéfices. Encore lui préfère-t-on souvent son frère cadet, Aḥmed Digna, qui réside à Tindouf.
Derniers palmiers de Tatta dans la direction du sud, areg, collines de la rive gauche de l’Ouad Dra.
(Vue prise de Tintazart.) Croquis de l’auteur.
Le commerce de Tatta, considérable naguère, quand y arrivaient les caravanes du Soudan, est presque nul aujourd’hui. On se borne à chercher à Merrâkech les produits européens indispensables, à demander au Sous son huile, à exporter des dattes. Deux marchés, le Tlâta d’Afra et le Khemîs d’Adis. J’ai été une fois à ce dernier : il se tient dans le kheneg d’Adis, sur la rive droite de l’Ouad Adis, en face de Tamessoult, à l’ombre des palmiers. De petites niches de pisé ou de pierre, adossées aux troncs, servent de boutiques aux marchands. Le jour où j’y fus, les produits en vente se réduisaient à peu de chose : des grains, du bétail, de l’huile, des légumes, des cotonnades blanches, beaucoup de khent, un peu de thé et de sucre ; il n’y avait ni allumettes, ni papier, ni aiguilles. Le marché était peu animé. On semblait y être venu plutôt par désir de distraction, afin de se voir et causer, que pour acheter.
Tatta a de nombreux dattiers ; les bou feggouç dominent ; puis viennent les bou iṭṭôb, les djihel, les bou souaïr et, plus rares, les bou sekri. Les arbres sont, comme à Qaçba el Djouạ, assez espacés pour que grains et légumes se cultivent entre leurs intervalles. Les années de pluie, on sème de l’orge dans l’areg, au bord des rivières et dans le voisinage des palmiers, partout où l’on peut arroser.
Outre la population tamaziṛt, un certain nombre d’Ida ou Blal vivent à Tatta, dans des qçars du sud. Des familles de la tribu habitent El Qcîba, Izeṛran, Toug er Riḥ. Les unes s’y sont établies paisiblement, la plupart y sont entrées de force à la faveur des divisions des habitants. Tel est le cas de Toug er Riḥ, lieu où ils sont le plus nombreux : au cours de querelles intestines, une des factions y demanda l’appui d’Ida ou Blal ; ceux-ci entrèrent, chassèrent une partie des habitants, s’emparèrent des meilleures maisons et des jardins et s’installèrent.
Plusieurs localités en ruine jonchent le sol de Tatta : Qaçba el Makhzen et Tiiggan Qedîm sont abandonnés depuis une époque dont la mémoire est perdue ; cinq des qçars de Taldnount, de sept que comptait ce groupe, ont été, il y a trente ans, ruinés par les Ida ou Blal ; des quartiers de Tintazart et d’Izeṛran viennent d’être détruits par la même tribu.
Ici comme à Tisint, le tamaziṛt est la langue générale ; mais presque tous les hommes savent l’arabe.
Mon compagnon, le rabbin Mardochée, se trouvait à Tintazart au milieu de sa famille, entre un frère et une foule de parents. Il était juste de lui permettre de jouir de leur société. Je le laissai se reposer auprès des siens pendant que je faisais deux excursions, l’une au lit de l’Ouad Dra, l’autre à l’oasis d’Aqqa.