Je prends au retour le même chemin qu’à l’aller, en traversant le Medelles plus haut que la première fois. Les trois bras de l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa ont l’aspect suivant : le bras oriental a 20 mètres de large, des berges insensibles, un fond de sable en partie humide, point d’eau ; le bras central est très humide, large de 40 mètres, du reste semblable au précédent ; le bras occidental est pareil aux deux autres, mais plus sec ; sa largeur est de 30 mètres ; il marque la fin des sables et la limite du Medelles.
Un homme des Ida ou Blal m’a servi d’escorte dans cette excursion. Cet unique zeṭaṭ avait été difficile à trouver, tout le monde étant parti pour le Dra. Les fertiles terres des mạders, quelque incultes qu’elles soient la plus grande partie de l’année, ont toutes leurs possesseurs. Chacun d’eux connaît sa parcelle. Un champ au mạder se vend, s’achète, se loue comme un autre bien. Tant qu’il ne tombe pas de pluie, on ne s’en occupe pas ; à l’apparition des premiers nuages, le propriétaire se prépare à labourer ou se met en quête d’un fermier. On passe au mạder le temps du labour et des semailles, 15 jours ou trois semaines. Les hommes seuls y vont, avec les bestiaux ; comme provisions, on emporte de l’orge et du maïs, parfois des dattes. Jamais on ne prend de tente : tout le monde bivaque, même les nomades. Les travaux terminés, on s’en va pour ne revenir qu’au moment de la récolte, en mars. Dans trois mois et demi, vers les premiers jours de mars 1884, je verrai moissonner ce qu’on sème aujourd’hui : la récolte sera superbe, quoique les eaux du haut Dra doivent continuer à faire défaut. A peine sera-t-elle achevée, ces eaux arriveront et inonderont le lit du fleuve durant plusieurs jours. Il est donc probable qu’on aura fait deux récoltes en 1884.
Le Mạder Ida ou Blal est fort long ; il se divise en plusieurs portions. Celle que j’ai visitée s’appelle le Rist Djedeïd, du nom des hauteurs qui la bordent.
II. — AQQA.
Parti de Tintazart le 28 novembre à 7 heures et demie du matin, j’arrivai à El Kebbaba, le plus oriental des qçars d’Aqqa, le même jour à 6 heures du soir. Mon escorte se composait de deux hommes. Obligé de marcher sur les territoires des Ida ou Blal et des Aït ou Mrîbeṭ, j’avais un zeṭaṭ de chaque tribu. La route de Tintazart à Aqqa peut se diviser en deux parties : de Tintazart au lit de l’Ouad Tatta, et de l’Ouad Tatta à El Kebbaba. La première partie est l’areg, tel que nous le connaissons, avec son sol uni, sablonneux et dur, ses touffes de melbina, d’aggaïa, de kemcha, ses gommiers rabougris de 1 à 2 mètres, ses serpents rocheux qui se déroulent en raies sombres à la surface blanche de la plaine ; de temps à autre, un qçar apparaît avec sa fraîche ceinture de palmiers, faisant diversion à ce monotone paysage. Deux kilomètres avant d’atteindre l’Ouad Tatta, on traverse une cuvette sans végétation appelée Imchisen ; elle est couverte d’une couche de 5 à 15 millimètres d’amersal, poudre blanche ayant l’apparence du sel, sans aucun goût. Peu après, à un kilomètre de la rivière, le sable s’amollit et se couvre d’une végétation abondante : les touffes de melbina et d’aggaïa s’élèvent ; entre elles croissent des akrass, sortes de joncs d’un vert foncé ; des tamarix se mêlent aux gommiers ; au-dessus d’eux, quelques palmiers sauvages dressent leur tête. Cette verdure s’étend jusqu’à la rive gauche de l’Ouad Tatta. Elle y cesse. Là finit l’areg et commence la seconde partie de mon trajet. Le sol, toujours plat, devient gris et pierreux ; plus de serpents rocheux sortant de terre, çà et là des plateaux bas, des talus rocailleux ; une foule de lits de torrents coupent la route : tous sont à sec, avec un fond de gros galets de 6 à 15 mètres de large ; la végétation reste la même, le gommier augmentant un peu. Tel est le pays, désert absolu, qu’on traverse de l’Ouad Tatta à El Kebbaba.
Depuis Tiiggan, dernier qçar de Tatta, je n’ai rencontré personne sur mon chemin. Les principales rivières que j’ai traversées sont : l’Ouad Adis (lit de roche large de 20 mètres, au milieu duquel coulent 3 mètres d’eau claire et courante ; berges insensibles) ; l’Ouad Tatta (il se divise en trois bras : le bras oriental a 100 mètres de large, des berges de 1 mètre à 1/2, en galets roulants, un fond de roche où serpentent 3 mètres d’eau limpide et courante, salée ; le bras central, large de 30 mètres, est à sec ; le bras occidental a 60 mètres, un lit de roche et des flaques d’eau : ces divers bras sont séparés par des langues de terre partie sablonneuses et partie couvertes de gros galets, sans végétation) ; enfin l’Ouad Foum Meskoua (il se divise en trois ou quatre bras dont le plus large a 30 mètres ; tous sont à sec, ont un lit de gros galets, et des berges à 1/2 hautes de 2 à 3 mètres). Tel était le Bani à Tisint, tel je l’ai vu à Tatta, tel je le retrouve à Aqqa. De quelque point qu’on aperçoive cette chaîne, on n’y distingue aucune différence. Partout même hauteur, même composition, même forme, même couleur. Entre les khenegs de Tatta et d’Aqqa, elle présente trois points remarquables : Foum Azerftin, kheneg étroit et désert donnant passage à l’Ouad Azerftin, ruisseau à sec ; Foum Meskoua, kheneg semblable au précédent ; Tizi Aqqa, col par où un second chemin conduit de Tatta à Aqqa. Cette voie suit le pied méridional du Bani de Tatta au col, franchit la chaîne à ce passage, et en longe le pied septentrional jusqu’au kheneg d’Aqqa. Le Tizi Aqqa est peu au-dessous du niveau général des crêtes.
L’oasis d’Aqqa, qu’on appelle aussi Aqqa ou Chaïb, ressemble à celle de Tisint. Forêt compacte de palmiers massée au sud du kheneg où l’Ouad Aqqa perce le Bani, elle s’étend en grande partie sur les bords de cette rivière. Un second cours d’eau contribue à l’arroser : l’Ouad Kebbaba sort du Bani à l’est de Foum Aqqa, coule au pied de la chaîne jusqu’au kheneg, et de là se dirige vers le sud en arrosant la portion orientale des plantations.
Les qçars d’Aqqa, comme ceux de Tisint, s’élèvent la plupart à la lisière de l’oasis ; un seul se trouve au milieu. Ils sont au nombre de dix ; en voici les noms : Tagadirt, Taourirt, Erḥal, Ez Zaouïa, El Qaçba, Agadir Ouzrou, El Kebbaba, Aït Djellal, Aït Bou Feḍaïl, Aït Anter. Autrefois, Tagadirt était la première en importance : à présent, Tagadirt, Taourirt, Erḥal, Agadir Ouzrou, sont de même force ; El Kebbaba et El Qaçba sont un peu moindres ; Ez Zaouïa est la dernière : Ez Zaouïa doit son nom au sanctuaire de Sidi Ạbd Allah Oumbarek, qu’elle renferme. Dans la population, mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa, les Ḥaraṭîn dominent. Aqqa, jadis sans debiḥa, est, depuis 40 ans, sous la suzeraineté des Aït ou Mrîbeṭ. Chaque qçar a son gouvernement séparé et est administré par un chikh. Les chikhs d’Aqqa sont héréditaires, et plus puissants que ceux de Tisint et de Tatta : ils sont Chellaḥa et originaires de leurs localités, excepté celui d’El Kebbaba, qui est un des chikhs Aït ou Mrîbeṭ.
Aqqa se trouve, pour le commerce, dans les mêmes conditions que Tatta. Naguère lieu d’arrivée des caravanes du sud, elle voyait affluer sur ses marchés l’or, les esclaves, les cuirs, les tissus du Soudan. A côté d’un trafic considérable, l’industrie locale s’était développée : Aqqa était célèbre pour ses bijoux d’or. Toutes ces sources de fortune sont taries ; plus de commerce, plus d’industrie, plus de relations lointaines. Il reste une oasis comme Tatta, comme Tisint, vivant du produit de ses dattiers. Deux marchés subsistent, peu fréquentés : le Ḥad de Taourirt et le Tlâta d’Erḥal. Le trafic qui jadis enrichissait ce lieu s’est transporté à Tindouf et à Tizounin.
Aqqa égale et surpasse peut-être Tisint par son aspect riant et la beauté de sa végétation : point de fruits qu’on n’y trouve : à côté des dattes, bou sekri, bou iṭṭôb, djihel, bou feggouç, bou souaïr, elle produit en abondance figues, raisins, grenades, abricots, pêches, noisettes, pommes et coings. D’innombrables canaux arrosent ces beaux vergers. L’eau coule en toute saison et dans l’Ouad Aqqa et dans l’Ouad Kebbaba. On pêche des poissons dans le premier.