D’Aqqa on voit, dans la direction du sud, deux oasis, seules au milieu de la plaine. L’une, proche, est Oumm el Ạleg, petit qçar entouré de quelques palmiers ; l’autre, lointaine, est Tizounin, localité importante qui apparaît comme une butte grise isolée dans le désert.
Les Aït ou Mrîbeṭ, sur les terres desquels est Aqqa, sont une nombreuse tribu nomade cantonnée entre le Bani au nord, les Ida ou Blal à l’est, l’Ouad Dra au sud, diverses tribus du Sahel à l’ouest. Elle se divise en fractions, dont la plus puissante est celle des Aït ou Iran. Occupant la portion orientale du territoire, ceux-ci ont sous leur suzeraineté Aqqa, Tizounin, Tizgi el Ḥaraṭîn, Tizgi es Selam[74], Tadakoucht[75], Icht. Deux frères, Chikh Ḥamed, résidant à Tizounin, et Chikh Moḥammed, résidant à El Kebabba, les commandaient autrefois ; tous deux sont morts, et leurs enfants leur ont succédé. Une faible partie des Aït ou Iran habite les oasis tributaires, la plupart vivent sous la tente. Le groupe n’a point de mạder particulier : il possède et loue des terres dans les mạders Ida ou Blal, Tatta et Aqqa. Les discordes, fréquentes entre les diverses fractions des Aït ou Mrîbeṭ, sont rares dans l’intérieur de chacune d’elles. La tribu est indépendante, et sans relations avec le sultan.
5o. — IDA OU BLAL.
Peu après mon retour d’Aqqa, je quittai Tintazart : mes excursions aux environs, des insinuations perfides des Juifs avaient attiré l’attention sur moi et rendu mon séjour périlleux. Le Daoublali[76] Ḥaïan, mon patron, craignant un attentat contre son client, vint en hâte m’avertir des bruits qui circulaient et des dangers que je courais ; il me proposa de m’installer dans sa maison, à Toug er Riḥ. J’acceptai. Toug er Riḥ est un qçar plus petit que Tintazart. Il se dresse au milieu de l’areg, sur une butte isolée dont il couvre les pentes et couronne le sommet. Cette situation lui a fait donner par les nomades le nom de Toug er Riḥ, « fille du vent » ; il s’appelait primitivement Isbabaten. Les jardins en sont pauvres ; aucune localité de Tatta n’a moins de palmiers.
Les Ida ou Blal sont une tribu nomade, se disant d’origine arabe[77], cantonnée entre les premières pentes du Petit Atlas au nord ; les Oulad Iaḥia à l’est ; les Aït ou Mrîbeṭ à l’ouest. Au sud, elle s’étend à plusieurs journées de marche dans le désert, sans limite fixe : point de tribu entre elle et le Soudan. Si les Ida ou Blal parcourent en maîtres ce vaste territoire, leurs tentes en occupent une faible portion. Par mesure de sûreté, elles ne se disséminent pas : le plus souvent toutes sont massées en un point ; elles se divisent rarement en plus de deux groupes. La majeure partie de l’année, la tribu se tient dans le voisinage de Tisint ou de Kheneg eṭ Ṭeurfa, entre le Bani et le Dra ; au printemps, elle passe le fleuve, appelée par les riches pâturages qui se trouvent sur sa rive gauche entre lui et le Ḥamada. La zone d’opérations des Ida ou Blal s’étend au delà de leur territoire. Ces opérations consistent en deux choses : escorte et pillage de caravanes : ạnaïa et ṛazia. De Tatta à Timbouktou, de Tatta à l’Adrar, dans le triangle compris entre ces trois points, dans le Sahel au sud de l’Ouad Dra, on les trouve tantôt par petits groupes, escortant des convois, tantôt par troupes de 50 à 60, battant le pays pour en surprendre. Principaux théâtres de leurs courses, ces régions ne sont pas les seules ; ils parcourent la Feïja au nord du Bani, poussent des pointes au sud du Dra sur les Ạrib et les Berâber, apparaissent avec leurs ṛezous jusqu’au Tafilelt et au Touat.
Voici la décomposition des Ida ou Blal :
| Aṭṭara | ⎧ ⎪ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎪ ⎩ | Soualeb. | ||||
| Behenni. | ||||||
| Aït El Ḥaseïn. | ||||||
| Oulad Ạbd Allah. | ||||||
| Ḥaïan | ⎧ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎩ | Mdahi. | ||||
| Oulad Bella. | ||||||
| Igertat. | ||||||
| Ida ou Blal | ⎧ ⎪ ⎪ ⎪ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎪ ⎪ ⎪ ⎩ | Aït Mḥammed. | ||||
| Soukkan. | ||||||
| Ḥaïan el Bali | ⎧ ⎨ ⎩ | Ferarma. | ||||
| Djedân. | ||||||
| Imoulaten. | ||||||
| Mekrez el Ḥadjer | ⎧ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎩ | Aït Mousi. | ||||
| Aït Ḥamed. | ||||||
| El Qcîbat. | ||||||
| Mekrez | ⎧ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎩ | Meskis. | ||||
| El Khleṭ. | ||||||
| Aït Oujana. | ||||||
| Aït Boudder. | ||||||
| Iannout | ⎧ ⎨ ⎩ | Aït Ba Ḥaman. | ||||
| Aït Ḥarz Allah. | ||||||
| Oulad Doudoun. |
Les Ida ou Blal forment environ 1800 fusils et 100 chevaux. Les chevaux étaient autrefois plus nombreux : la dernière guerre entre les Ḥaïan et les Mekrez les a décimés. Cette guerre, dont les rancunes ne sont pas éteintes, quoique la paix soit faite, s’est terminée à l’avantage des Ḥaïan. Les pertes en hommes ont été presque égales des deux côtés : il est mort 120 Ḥaïan et 150 Mekrez. Nous avons dit le motif de la querelle : l’attaque par les Mekrez d’un Chleuḥ de Tintazart, client des Ḥaïan. Un chikh héréditaire commandait jadis chaque fraction des Ida ou Blal ; seul le titre subsiste dans les familles qui le possédaient, le pouvoir n’y est plus attaché : les groupes s’administrent isolément par l’assemblée de leurs principaux membres. Un Daoublali a une grande autorité sur toute la tribu et peut, sans porter de titre, en être regardé comme chef : il s’appelle Ạli ould Ben Nạïlat. Bien qu’ayant une maison à Toug er Riḥ, il habite sous la tente, avec l’ensemble de ses concitoyens. Ḥaïan, sa considération est aussi grande chez les Mekrez que parmi les siens. Hors de cette influence, les Ida ou Blal n’en subissent que deux, à un degré moindre : l’une, temporelle, celle qu’Ạli ben Hiba, de Djebaïr, s’est acquise par ses richesses ; l’autre, spirituelle, celle du Jakani Ḥamed Digna, fils d’El Mokhtar, le marabout de Tindouf.
Les Ida ou Blal sont indépendants et ne reconnaissent point le sultan. Je demandai un jour à l’un d’eux s’ils n’avaient jamais eu de relations avec lui. « Si, me répondit-il, nous en avons eu il y a un an et demi ; voici lesquelles. Moulei el Ḥasen ayant, pendant sa campagne du Sahel, envoyé des secrétaires et des mkhaznis ramasser l’impôt dans le Ras el Ouad, nous dépêchâmes un ṛezou s’embusquer sur leur passage : quand les gens du gouvernement revinrent, avec des mulets chargés d’argent, on les attaqua, les mit en fuite, et l’on amena en triomphe parmi nous le tribut des habitants du Sous et les armes et les chevaux des mkhaznis. Telles furent les dernières relations de notre tribu avec le sultan. Je ne sache pas qu’elle en ait eu d’autres. »
Chez les Ida ou Blal, comme à Tintazart, on ne voit que de jeunes hommes : les pères ont été moissonnés dans les guerres civiles qui désolèrent la tribu et dont la dernière finit à peine. Puissants il y a quinze ans, les Ida ou Blal sont sans force à l’heure présente, épuisés par ces querelles intestines. Eux, dont le nom faisait trembler jadis tout le Sahara, ont peine à se défendre des incursions des tribus voisines. Ils sont moins occupés d’envoyer des ṛezous que de se garder contre ceux des autres. Les Berâber les attaquent sans cesse. A chaque instant on en signale une troupe sur quelque point du territoire. Nous en avons vu une se jeter sur les jardins de Tisint ; quinze jours après, une autre s’abattait sur le mạder à l’est du Rist Djedeïd. Ces incursions sont contraires à toute loi, car les Ida ou Blal sont clients des Berâber. Chaque année, ceux-ci envoient des députés percevoir le montant du tribut, une ouqia par fusil ; les Ida ou Blal qui voyagent sur leurs terres paient, en outre, 2 ouqias par chameau, une par âne et une par personne. La debiḥa existe depuis un temps immémorial : jadis les conventions en étaient respectées des deux côtés ; aujourd’hui, profitant de la faiblesse de leurs vassaux, les Berâber font exécuter les clauses à leur bénéfice et ne tiennent pas compte de celles qui sauvegardent les Ida ou Blal. Tributaires des Berâber, les Ida ou Blal sont eux-mêmes suzerains d’une foule de tribus et de districts : les Aït Jellal, les qçars de l’Ounzin, des ouads Aginan et Aït Mançour, de Tatta, de Tisint, ceux de la Feïja, sauf Qaçba el Djouạ, ceux du sud du Bani situés sur leur territoire, sont leurs clients. Ces nombreux pactes entraînent des rapports continuels entre eux et les tribus voisines : en un mois et demi, j’ai vu plus de dix députations chez eux, toutes venues pour le même objet : plaintes sur des convois attaqués malgré des debiḥas, et demandes de restitution. Les réclamants étaient des Berâber, des Aït Jellal, des Chellaḥa du Petit Atlas, jusqu’à des gens du Tafilelt. Les Ida ou Blal sortent peu du Sahara. Quelques-uns à peine ont été à Mogador ou à Merrâkech, aucun à la Mecque. Ils connaissent admirablement leur pays et sont au courant de la région qui s’étend d’ici au Tafilelt, à Ouad Noun, à Timbouktou et à l’Adrar.