J’étais loin de prévoir, le 18 décembre, en entrant dans sa maison, que j’allais vivre avec lui durant plusieurs mois. Je ne pensais qu’à une chose : gagner le Ternata, le Mezgîṭa ou le Tinzoulin, et continuer rapidement ma route au nord-est. Se rendre d’ici au Ternata est difficile : on va sans grands dangers à Mḥamid el Ṛozlân avec des zeṭaṭs Berâber ; pour atteindre directement le Tinzoulin ou le Ternata, il faut traverser le territoire des Oulad Iaḥia, et ceux-ci sont en guerre avec les Ida ou Blal et avec Agadir ; de plus, une famine terrible, auprès de laquelle celle d’ici n’est rien, règne chez eux : dans cette détresse, tous sont brigands ; ils attaquent, pillent tout le monde ; point d’ạnaïa qu’ils respectent. Le Ḥadj Bou Rḥim et mon patron Ḥaïan réfléchissent aux moyens de me mettre en route. Deux partis se présentent : le premier est de s’adresser à un Daoublali ayant des parents parmi les Oulad Iaḥia et demeuré en bonnes relations avec eux malgré les hostilités, et de le prier de faire venir chez lui des zeṭaṭs sûrs, entre les mains de qui on me mettrait et qui me mèneraient au Tinzoulin : on dresserait, selon l’usage du Sahara pour les occasions importantes, un acte par lequel les zeṭaṭs se déclareraient responsables de moi envers la tribu des Ida ou Blal, s’engageant, en cas de malheur, à lui payer une somme considérable. Le second parti est d’aller à Mrimima, village peu éloigné d’ici, où se trouve la célèbre zaouïa de S. Ạbd Allah Oumbarek, la plus vénérée d’entre Sous et Dra après celles de Tamegrout et de S. Ḥamed ou Mousa. S. Ạbd Allah, chef actuel de la zaouïa, est très considéré parmi les Oulad Iaḥia : on lui demanderait de me faire conduire par un de ses propres fils jusqu’au Tinzoulin. Point de zeṭaṭ qui vaille une pareille protection ; et là, au moins, pas de trahison à craindre : les marabouts de Mrimima sont gens à qui l’on peut se fier. On s’arrête à ce dernier projet. Je pars pour Mrimima.
26 décembre.
Départ à 9 heures et demie du matin, en compagnie du Ḥadj et de trois Ida ou Blal, parmi lesquels mon patron. En sortant de l’oasis, auprès d’Ez Zaouïa, je trouve une plaine de sable dur, semée de quelques touffes d’aggaïa et de melbina. Vers 11 heures un quart, j’en atteins l’extrémité, et j’entre dans un défilé entre le Djebel Feggouçat et la Koudia Bou Mousi. Le Djebel Feggouçat est un serpent de roche noire étroit et bas, pareil à celui de Tintazart ; la Koudia Bou Mousi, plus élevée, est un lourd massif de collines grises aux pentes douces. Entre eux s’étend un large couloir où je marche. Le sol est formé de dunes de sable, hautes de 1 à 2 mètres ; la végétation est plus vivace qu’auparavant : l’aggaïa, plus haute et plus abondante, se mêle de touffes de sebt. Par places, le sable est humide : il disparaît alors sous la verdure et se couvre de ziâda, de ḥamid, d’ouḍen naja, de ṛerima el ṛzel[78]. A midi un quart, je quitte le défilé et franchis le Djebel Feggouçat. De sa crête, on voit le désert jusqu’au Dra. C’est une vaste plaine, sillonnée de serpents rocheux et de collines, analogue d’aspect à celle qui s’étend au sud de Tatta. Toutefois le terrain semble plus accidenté ici que là, les chaînes plus nombreuses et plus hautes. Les deux principales sont le Djebel Mḥeïjiba, ou Koudia Mrimima, et le Djebel Hamsaïlikh. La première paraît avoir 60 à 70 mètres d’élévation au-dessus de la plaine environnante, la seconde davantage ; toutes deux sont de roche nue, et ont leurs flancs en pente douce. Le Mḥeïjiba est noir et luisant comme le Bani, le Hamsaïlikh d’une teinte claire ; ce dernier contient, dit-on, des minerais. Je vois à quelques pas du chemin un massif de verdure célèbre dans la contrée : il cache les sources de S. Ạbd Allah ou Mḥind, sources intarissables et douées de rares propriétés : toute personne atteinte d’une maladie scrofuleuse n’a qu’à aller à la qoubba de S. Ạbd Allah ou Mḥind, à Ez Zaouïa, à y passer trois jours en prières et en sacrifices, puis à se baigner ici : sa guérison est assurée. La Koudia Bou Mousi donne, plus à l’est, naissance à d’autres sources et ruisseaux ; un canton se trouve là, le Meṛder Djeld, où, quelle que soit la sécheresse, poussent toujours d’abondants pâturages. Les tentes des Ida ou Blal y sont en ce moment.
De l’autre côté du Feggouçat, je franchis deux vallons parallèles, à fond de sable durci, où poussent quelques gommiers ; puis je débouche dans une plaine dont le sol, dur et couvert de galets, a pour seule végétation de petits gommiers qui bordent les lits desséchés des ruisseaux. Cette plaine se prolonge au loin : bornée au nord par un talus bas que perce l’Ouad Tisint au Tizi Igidi[79], à l’est par le Hamsaïlikh, au sud par le Mḥeïjiba, s’étendant à l’ouest jusqu’à la ligne uniforme et mince du Zouaïzel, talus plutôt que collines, elle est traversée par les ouads Tisint et Zgiḍ, qui s’y réunissent auprès de Mrimima, et en sortent pour gagner le Dra par une large trouée, Foum Tangarfa[80]. Cette brèche montre, dans le lointain, les collines bleues du Dra. Au pied du Mḥeïjiba, on voit les palmiers de Mrimima, vers lesquels je marche. Dans la direction du nord-est s’aperçoit Foum Zgiḍ, kheneg dans le Bani, semblable à ceux d’Aqqa et de Tatta ; là est l’oasis de Zgiḍ, et passe l’ouad du même nom. Quatre ou cinq mamelons isolés se dressent dans la plaine entre Mrimima et Foum Zgiḍ, à 6 ou 8 kilomètres d’ici ; on les appelle El Gelob es Sṛîr ou Gelob Mrimima ; ces qualificatifs les distinguent d’un autre Gelob, que j’ai vu en allant au mạder. Jusqu’à Mrimima, le sol reste le même, plat, dur, pierreux ; à mesure qu’on approche, les gommiers augmentent. A 2 heures, j’entre dans le village.
Hors l’Ouad Tisint, j’ai traversé un seul cours d’eau de quelque importance, Tazrout Timeloukka (lit de 20 mètres de large, dont 10 couverts d’eau claire et courante ; fond de roche).
Areg au sud de Tisint et portions de la crête du Bani. (Vue prise de Mrimima.)
Croquis de l’auteur.
SÉJOUR A MRIMIMA.
A notre arrivée à Mrimima, mes compagnons et moi descendons dans une des premières demeures du village : c’est une maison vide appartenant à Sidi Ạbd Allah ; il en possède plusieurs semblables ; elles servent à loger ses hôtes au moment d’une foire célèbre qui se tient chaque année. Aussitôt installés, nous voyons venir à nous les fils du marabout : ils sont au nombre de quatre ; l’aîné, S. Oumbarek, est un homme de 30 à 35 ans ; son père lui laisse en grande partie la direction de la zaouïa ; les autres sont plus jeunes. On apporte une natte pour les Musulmans, des dattes pour tout le monde ; puis vient un plateau avec des verres et ce qu’il faut pour le thé, moins le sucre et le thé. C’est au Juif à les fournir. On s’installe. A peine est-on assis, S. Oumbarek se répand en plaintes contre les Ida ou Blal : « Toutes les tribus nous servent ; toutes nous présentent de riches offrandes : les Ida ou Blal seuls ne nous donnent rien ; bien plus, allons-nous chez eux pour prélever la redevance, non contents de ne pas la remettre, ils nous accueillent avec des quolibets, des plaisanteries et de mauvaises paroles. Je leur en veux, non pour ce qu’a souffert chez eux mon ventre, mais pour ce qu’ont souffert mes oreilles : gens grossiers, inhospitaliers, impies autant qu’avares. D’ailleurs ils ont ce qu’ils méritent. Ils accueillent mal les marabouts et méprisent leurs bénédictions ; Dieu non plus ne les bénit point : ils meurent de faim, et sont divisés entre eux. Autrefois, c’était une grande tribu ; à présent, c’est la dernière du désert. Les Berâber les pillent de tous côtés, les Oulad Iaḥia en font autant, jusqu’aux Aït Jellal qui les bravent ; dans le Sahel, dans le Dra, ils n’osent plus mettre les pieds. Ils sont la risée de tout le monde. Et puis, il n’y a plus d’hommes parmi eux : tous les braves d’autrefois sont morts. Aujourd’hui ce sont tous des femmes, tous des menteurs, tous des traîtres : pas un qui ne viole son ạnaïa. Demandait-on le mezrag à leurs pères, ils l’accordaient aussitôt, pour le seul honneur, sans rien réclamer. Le demande-t-on aux Ida ou Blal d’à présent ? Leur première parole est : « Combien me donnerez-vous ? » Et ils en marchandent le prix comme des Juifs. Aujourd’hui, parmi tous les Ida ou Blal, pas un qui soit brave, pas un qui soit généreux, pas un qui soit franc, pas un qui soit loyal ; et à mesure qu’ils valent moins, ils ont plus de prétentions : depuis quelque temps il pousse chez eux des chikhs de toutes parts : jadis combien de leurs pères avaient une chiakha[81] véritable, qui ne pensaient pas à en prendre le titre : à cette heure, dans la tribu entière il n’y a plus l’ombre d’une chiakha et tout le monde est chikh. C’est une race d’hommes cupides et traîtres ; il n’y a rien de bon en eux ; aussi nous ne les visitons plus. Ils ne veulent pas de nos bénédictions ; mais dès aujourd’hui ils ont visiblement le prix de leur impiété et de leur mépris pour les hommes du Seigneur. » Mes trois Ida ou Blal se taisent et font longue figure devant cette harangue qui se prolonge sur le même ton durant plus d’une heure. Ce que dit S. Oumbarek est vrai ; mais l’amertume avec laquelle le marabout leur reproche de ne point lui donner d’argent est aussi répugnante que leur avarice. Pour moi, je m’amuse à voir ces loups se mordre entre eux.