Dans la soirée, on agite la question de mon départ pour le Tinzoulin. Sidi Oumbarek m’y conduira en personne ; il fait voir qu’il ne marchande pas moins son ạnaïa que les Ida ou Blal : c’est au bout de deux heures de discussion qu’on s’entend sur le prix. Enfin on tombe d’accord : je verse la somme sur l’heure : il est convenu qu’on partira après-demain.
Le lendemain matin, 27 décembre, mes Ida ou Blal, n’ayant plus rien à faire ici, s’en vont ainsi que mon ami le Ḥadj. Au moment des adieux, j’ai toutes les peines du monde à faire accepter un cadeau à ce dernier ; avec les autres, au contraire, il y a un règlement de compte laborieux. Me voici seul à Mrimima avec Mardochée et un domestique israélite. Dans l’après-midi, nous recevons la visite de S. Ạbd Allah en personne. C’est un vieillard d’environ 70 ans, à barbe toute blanche, tranchant sur le brun de sa peau ; car il est Ḥarṭâni. Il nous parle avec bienveillance, mais sa péroraison rappelle les discours de son fils : « Grâce à Dieu, vous êtes maintenant débarrassés de vos Ida ou Blal, gens impies et sans foi qui n’étaient venus que pour vous dépouiller. Quant à moi, je n’aime pas les Juifs ; mais Dieu vous a conduits ici dans la maison de la confiance : vous y êtes les bienvenus, et, quand vous voudrez partir, je vous ferai mener où vous voudrez en sûreté. Mais voyons, les Juifs ! vos pareils, quand ils se présentent, ne m’abordent que les mains pleines de toutes sortes de cadeaux : vous, vous ne m’avez rien donné ; tâchez de réparer votre faute et de m’offrir quelque chose de bien : pas de khent, pas de ces objets ordinaires et grossiers ; je veux quelque chose de bien. Je repasserai tout à l’heure : à présent, je vais parler à des Oulad Iaḥia avec qui je vous ferai partir. » Il nous quitte, va et revient au bout d’une demi-heure : « Ce que vous avez de mieux à faire est de passer le sabbat ici et de ne vous mettre en route que le lendemain. J’ai donné rendez-vous pour samedi à ces Oulad Iaḥia qui s’en iront dimanche avec vous. Maintenant, voyons ce que vous m’avez préparé de bien ! » Je lui montre ce que j’ai, du thé, de la cotonnade blanche, deux pains de sucre. Il prend le tout, et nous lui déclarons que nous sommes les gens les plus heureux du monde de ce qu’un grand saint comme lui ait bien voulu accepter ce faible don. Je ne suis pas aussi content que je le dis. Voici mon départ remis à plusieurs jours, car on n’est qu’à jeudi. Puis, que sont ces Oulad Iaḥia à qui S. Ạbd Allah veut me confier, alors qu’il était convenu que son fils me conduirait lui-même ? Ces marabouts ont moins de parole encore que les Ida ou Blal. Mais que faire ? Je suis à leur merci. C’est le cas d’être fataliste et d’attendre avec résignation. Espérant que cela pourrait produire quelque effet, je me recommandai du cherif d’Ouazzân. Jamais je ne m’étais servi de sa lettre, pour la meilleure raison : son nom était inconnu de ceux à qui j’avais eu affaire jusqu’alors, et son influence nulle dans les régions que j’avais traversées depuis Fâs. Ici il n’en est pas autrement, mais dans la zaouïa du moins son nom est connu et respecté. Je fis voir sa lettre à S. Ạbd Allah. Dans les premiers jours, ce fut un événement : on lut l’épître en pleine mosquée ; comme effets, il résulta qu’on me traita avec plus d’égards qu’auparavant, que chaque jour S. Ạbd Allah me faisait une visite et que, le soir, il envoyait deux de ses fils passer la nuit dans ma chambre, honneur et protection à la fois.
Le samedi, le dimanche se passent, on ne parle point de départ. Par extraordinaire, S. Ạbd Allah reste invisible. Je demande S. Oumbarek : il est malade. Enfin, le lundi matin, je vis arriver ce dernier : il était impossible, disait-il, de se mettre en route : deux troupes de 20 fusils, l’une de Berâber, l’autre d’Ạrib, de passage ici, avaient appris que j’allais partir ; le bruit que j’étais Chrétien, venu de Tintazart, s’était répandu dans le pays et leur était parvenu ; de plus, on me croyait chargé d’or. Les deux bandes s’étaient embusquées dans la montagne et guettaient mon passage pour m’attaquer. Il fallait patienter. Dans trois ou quatre jours, quand, lasses d’attendre, elles auraient disparu, S. Oumbarek prendrait avec lui 30 ou 40 Ḥaraṭîn et me conduirait en personne à destination. Le lendemain, S. Ạbd Allah vint confirmer ces paroles : « Ayez confiance en moi ; je vous ferai partir en sûreté avec mon fils, quand tous ceux qui voudraient vous manger seront partis ou vous auront oubliés. Mrimima est un ventre de hyène, rendez-vous de tout ce qu’il y a de mauvais. Mais, patience ; vous en sortirez, s’il plaît à Dieu. »
Deux jours après, c’est autre chose : les Ạrib sont partis ; mais 30 Aït Seddrât les ont remplacés : ils étaient venus acheter des dattes ; à la nouvelle du coup à faire, ils se sont installés dans le Mḥeïjiba, jurant qu’ils n’en bougeraient tant que je serais ici. Le jeudi, ils font mieux : ils envoient une députation à S. Ạbd Allah, demandant de me livrer : ils se chargent de me conduire au Tinzoulin. Sur son refus, ils se répandent en menaces, déclarent qu’ils m’enlèveront de force. Les marabouts prennent peur : le jour, ils placent deux hommes à ma porte, avec consigne de ne laisser entrer personne ; la nuit, on m’envoie plusieurs esclaves armés. Les deux fils cadets de S. Ạbd Allah ne me quittent plus. Les murs de la maison sont hauts, la porte solide, rien à redouter de ce côté ; mais on craint que les Aït Seddrât ne percent la muraille de pisé. Le lendemain, ils envoient de nouveaux émissaires, l’inquiétude des marabouts augmente, ma garde s’accroît. Enfin, le vendredi, S. Ạbd Allah vient me dire qu’il ne s’engage plus à me faire conduire au Dra : tout ce qu’il peut pour moi, c’est de me ramener à Tisint, encore faudra-t-il attendre plus d’une semaine : le 12 janvier sera la fête du Mouloud ; ce jour-là, S. Ạbd Allah fait tous les ans un pèlerinage à la qoubba de S. Ạbd Allah ou Mḥind, à Tisint ; il s’y rend en grand appareil, suivi de toute la zaouïa, de tout ce qu’il a de parents, de serviteurs et d’esclaves : je me joindrai à lui et, sous la protection de cette puissante escorte, je pourrai passer.
Après une semblable déclaration, il ne me restait rien à espérer quant au Tinzoulin. Attendre à Mrimima n’avait plus de raison d’être ; il fallait revenir à Tisint : cela même était chose difficile et dangereuse. Le soir de ce jour, 3 janvier, j’écrivis à mon ami le Ḥadj Bou Rḥim : je lui peignais la situation, et le priais de venir me chercher. Un mendiant porta ma lettre.
Le lendemain, à 7 heures du matin, grand mouvement dans le village : une troupe de 25 fantassins et 2 cavaliers y arrive tout à coup et entre droit dans ma cour. C’est le Ḥadj qui vient me prendre. Il a reçu mon billet cette nuit. Il s’est levé aussitôt, a couru chez ses frères et ses parents ; chacun s’est armé et l’a rejoint avec ses serviteurs ; ils se sont mis en marche, et les voici. Une demi-heure après, je reprenais avec eux le chemin d’Agadir. Les marabouts nous voyaient partir avec inquiétude : ils craignaient pour nous une attaque des Aït Seddrât. Ceux-ci cherchaient le pillage, et non le combat ; voyant la force de l’escorte, ils n’osèrent se présenter. A 11 heures et demie, j’étais de retour dans la maison du Ḥadj.
MRIMIMA.
Mrimima. (Vue prise du chemin de Tisint.)
Croquis de l’auteur.