Mrimima a l’aspect triste et pauvre. C’est un petit village en pisé, ensemble de constructions basses du milieu desquelles émergent le minaret délabré de la grande mosquée et deux autres moins hauts ; dans cette masse de murailles grises brillent trois petites qoubbas, seuls édifices blanchis du village. En dehors des habitations, sur leur lisière nord-ouest, se tient la foire annuelle, l’une des causes de célébrité de Mrimima ; ce côté est occupé par de grandes maisons carrées appartenant à S. Ạbd Allah ; vides en ce moment, elles servent de lieux de dépôt pour les marchandises, lors de la foire. Celle que j’ai habitée est l’une d’elles. A l’est et au sud-est du village s’étendent des plantations de dattiers de moyenne étendue ; elles produisent surtout des djihel, puis des bou souaïr, des bou feggouç et quelques bou sekri. Le long des dattiers, entre l’oasis et les roches du Mḥeïjiba, coule l’Ouad Zgiḍ ; c’est une large rivière, un peu plus forte que l’Ouad Tisint ; en toute saison elle a de l’eau courante ; les poissons y sont nombreux. La population de Mrimima est composée, d’une part de la famille proche et éloignée de S. Ạbd Allah, groupée autour de la zaouïa, demeure propre de ce dernier, de l’autre des nègres et Ḥaraṭîn esclaves ou serviteurs de la famille sainte. Tous les membres de celle-ci portent le titre de marabout et sont nourris ou aidés par la zaouïa. Les palmiers de Mrimima appartiennent la plupart à S. Ạbd Allah, les autres sont possédés par ses neveux ou ses parents ; quelques-uns ont pour propriétaires de simples Ḥaraṭîn.
La zaouïa de Mrimima n’est pas très ancienne ; elle n’est pas ḥerra, « indépendante » : une zaouïa est ḥerra lorsque son chef compte au moins sept ancêtres postérieurs à la fondation ; les arrière-petits-fils de S. Ạbd Allah seulement seront indépendants. D’après cette donnée, la zaouïa compterait environ 150 ans d’existence. Les marabouts de Mrimima tirent leur origine du qçar d’Ez Zaouïa, de Tisint ; leur chikh est Sidi Ạbd Allah ou Mḥind, saint mort depuis plusieurs siècles, dont la qoubba est dans cette localité ; chaque année, à la fête du Mouloud, ils y font en grande pompe un pèlerinage. Ils sont donc une branche de la famille de religieux dont la souche est à Ez Zaouïa : cette famille étend au loin ses ramifications : j’en trouverai des membres établis à demeure dans le Ras el Ouad, dans le bas Sous, jusque auprès de Mogador, partout vénérés, partout vivant de leur titre de marabout et de leur sainte origine. Les religieux de Mrimima, quoique ne formant pas la branche aînée de cette race, en sont actuellement la plus distinguée ; les autres sont réduites à une influence locale, celle-ci jouit au loin d’une grande considération : elle perçoit des redevances dans le Dra, dans le Sahel, sur les deux versants du Petit Atlas ; les noms de Mrimima et de la zaouïa de Sidi Ạbd Allah Oumbarek sont connus en bien des lieux où celui de Tisint est ignoré. Cependant c’est une zaouïa de second ordre, qu’on ne saurait comparer à celles d’Ouazzân, de Bou el Djạd, ou de Tamegrout. Elle ne leur ressemble en rien, ni comme célébrité, ni comme influence, ni comme richesses.
J’ai vu, dès mon arrivée à Mrimima, que S. Ạbd Allah et ses fils étaient rapaces : on ne s’en étonne pas quand on voit la peine qu’ils se donnent pour recueillir de l’argent. On leur en apporte peu : il vient des pèlerinages, même de loin ; de cette source ne sortent que des dons isolés : pour percevoir les redevances générales des tribus, il faut se rendre au milieu d’elles ; il faut que le marabout sanctifie les territoires par un séjour de quelque temps, qu’il appelle sur lui les bienfaits du Seigneur. Ces conditions remplies, lorsque la présence et la bénédiction de l’homme de Dieu ont assuré pour l’année une bonne récolte, de gras pâturages, des eaux abondantes, on lui remet, en échange de ses bons offices, la cotisation habituelle ; sinon, rien. De là des voyages continuels, qui constituent pour les religieux un travail régulier : ils appellent cela « aller bénir ». Chaque année, S. Ạbd Allah va en personne dans le Sahel et dans le Dra bénir et recueillir les tributs ; dans les autres régions qui servent la zaouïa, il envoie ses deux fils aînés faire la collecte : c’est, d’une part, dans une portion du Petit Atlas (Aït Bou Iaḥia, Seketâna, etc.), de l’autre, au sud du Bani (Oulad Iaḥia, Ida ou Blal, Aït ou Mrîbeṭ, etc.). Malgré ces revenus, la zaouïa ne semble pas riche : les bâtiments sont simples ; les costumes des marabouts n’indiquent pas une grande aisance. Sidi Ạbd Allah seul est habillé à la façon des villes : gros turban blanc, farazia et ḥaïk ; ses vêtements sont propres et frais. On ne peut en dire autant pour ceux de ses fils : l’aîné paraît très fier d’un cafetan de drap rouge râpé qu’il porte sous son ḥaïk (les marabouts marocains ont un goût prononcé pour les étoffes de couleur éclatante) ; le second, S. El Faṭmi, n’a sur sa chemise qu’un ḥaïk grossier et un bernous de 10 francs. Quant aux deux plus jeunes, leurs chemises sales et déchirées, leurs bernous troués me les avaient fait prendre à l’arrivée pour des mendiants ; l’un d’eux, S. Iaḥia, a quinze ans, l’autre, S. Ḥamed, en a dix. Comme mobilier, je n’ai vu que les théières et les verres, lesquels sont des plus communs. Pas de bougies : il n’en existe nulle part dans le Sahara ; on se sert de petites lampes à huile, qui jettent une lumière funèbre : luxe rare, Mrimima possède 3 ou 4 chandeliers de cuivre ; on place les lampes dessus : c’est très commode. Une mule est l’unique bête de somme de la zaouïa. Je ne crois pas que les marabouts thésaurisent ; malgré la simplicité de leur vie, la caisse de la maison ne doit pas être riche. Ils recueillent de nombreux dons, de nombreuses redevances ; mais ces offrandes sont presque toutes en nature : elles consistent en dattes, en orge, dans les tribus du Sahara ; en blé et en huile, dans celles de la montagne ; très peu sont de l’argent. Ces cadeaux s’en vont aussi vite qu’ils viennent : la zaouïa[82] ne se compose pas seulement de son chef et des fils de celui-ci ; Sidi Ạbd Allah nourrit une infinité de neveux, de cousins, de parents ayant les mêmes ancêtres que lui ; tous ne vivent que de la sainteté de leur sang ; tous mangent sur la zaouïa ; je veux qu’ils fassent maigre chère, il y a encore les hôtes : le nombre des étrangers qui reçoivent chaque jour l’hospitalité est considérable ; en un séjour d’un peu plus d’une semaine, j’ai vu passer des Berâber, des Oulad Iaḥia, des Ạrib, des Ida ou Blal, des Tajakant, des gens de Tafilelt, des Aït Seddrât ; point de jour où il n’y ait quinze à vingt hôtes à la zaouïa : gens du Dra qui vont acheter des dattes dans les oasis de l’ouest, cavaliers qui viennent de ṛazia, députations qui se rendent dans quelque tribu des environs, voyageurs de toutes conditions et de tous pays. Mrimima, par sa situation unique entre le Dra et le Bani, se trouve un point de passage et de ravitaillement naturel pour ceux qui traversent le Sahara Marocain dans sa longueur. Les uns y séjournent peu ; d’autres restent longtemps. J’y fus avec un homme des Aït Ioussa[83] qui y vivait depuis deux mois : il venait du Dra et n’osait rentrer dans son pays, parce que les Aït ou Mrîbeṭ, de qui il avait à traverser le territoire, étaient en guerre avec sa tribu : comme S. Ạbd Allah va tous les ans à époque fixe au Sahel, il attendait son départ pour passer sous sa sauvegarde. Le moment de ce voyage de S. Ạbd Allah est celui du Souq el Mouloud[84] ; il se rend chaque année à cette foire où, un grand concours de monde se trouvant réuni, il ramasse d’un seul coup de nombreuses offrandes.
Par ces tournées, qui embrassent le bassin du Dra presque entier, et par les gens de toute origine qui reçoivent l’hospitalité à la zaouïa, le marabout de Mrimima est en relations avec toutes les tribus habitant entre l’Océan et le Tafilelt et sa parole est répandue et respectée dans cette vaste zone de pays. Il peut avoir, à un moment donné, une influence politique réelle.
S. Ạbd Allah, quoique vieux, s’occupe des affaires de la zaouïa ; mais son fils aîné S. Oumbarek a en main la plus grande partie d’entre elles : il agit souvent sans consulter son père, son père ne fait rien sans son avis. S. Oumbarek a de l’autorité sur les tribus des alentours ; c’est lui qui reçoit les hôtes, qui fait une partie des tournées ; il ne s’éloigne pas longtemps de la zaouïa, où il est indispensable. Il forme avec ses trois frères et deux sœurs l’unique postérité de S. Ạbd Allah : ces six enfants sont nés à celui-ci de sa première femme ; elle morte, il en a épousé une seconde qui ne lui a point donné de rejetons ; il a toujours été monogame. Ses fils ont le type ḥarṭâni moins prononcé que lui. Les autres marabouts, ses neveux ou cousins à divers degrés, sont ceux-ci Ḥaraṭîn, ceux-là blancs ; les uns ont quelque fortune, d’autres sont pauvres ; tous portent au cou un gros chapelet, ce qui est d’usage ici pour les seuls religieux, et tous ont droit aux baisemains des Musulmans. Peu ont été à la Mecque : comme les Ida ou Blal, ils ne vont qu’où il y a de l’argent à gagner. Bien que ṭalebs, ils sont ignorants et grossiers d’esprit. Ne se figurèrent-ils pas qu’avec cinq ou six brins d’herbe qu’on m’avait vu ramasser dans le mạder je voulais maléficier tout l’Islam ? Je ne sais si je parvins à les rassurer à cet égard. Nous trouvons parmi eux le kif, cet apanage des cherifs et des marabouts ; ils le fument en l’arrosant de grands verres d’eau-de-vie, que leur fabriquent les Juifs de Tintazart et du Dra. A Tisint et à Tatta, quatre ou cinq personnes usaient de kif : c’étaient des cherifs, originaires du Tafilelt ; on les reconnaissait à la petite pipe spéciale qui se balançait à leur cou.
Mrimima, célèbre par sa zaouïa, ne l’est pas moins par sa foire. Cette foire, annuelle, dure trois jours et est très fréquentée : on y vient de tout le bassin du Dra, du Sous, du Sahel, souvent du Tafilelt ; on y a vu, dit-on, jusqu’à des marchands de Figig. Trois grandes foires annuelles se tiennent dans le Sahara Marocain, celle de Mrimima en redjeb, celle de Sidi Ḥamed ou Mousa à la fin de mars[85], Souq el Mouloud en mouloud. Les unes et les autres attirent une foule de monde. Malgré cette affluence de gens peu habitués à la discipline, on n’y voit d’ordinaire aucun trouble ; des mesures sévères sont prises par les chefs des localités où elles ont lieu (ici, par S. Ạbd Allah) pour que l’ordre ne cesse de régner : bien plus, on garantit à ceux qui s’y rendent la sûreté sur le chemin. Un individu, une caravane allant à la foire ont-ils été pillés, maltraités en route ? on saisit, parmi les hommes présents au marché, ceux de la tribu coupable de l’agression, on les rend responsables du dommage, et on le leur fait payer sur l’heure. Grâce à cette méthode employée aux trois points, la sûreté, rare phénomène, règne à trois époques de l’année sur les routes de la contrée. Dans ces foires on trouve réunis les produits du pays, les objets fabriqués dans les villes du Maroc et en Europe, et les marchandises du Soudan. La plus importante est celle de S. Ḥamed ou Mousa ; placée sur le chemin des caravanes de Timbouktou, elle se tient à l’époque de leur arrivée et est le théâtre des transactions relatives au commerce du Soudan ; là se fait l’échange de l’or, des plumes d’autruche, de l’ivoire, des esclaves, contre les produits européens envoyés de Mogador. Après cette foire vient celle de Mrimima. La moins considérable est Souq el Mouloud.
[58]Les principales espèces de dattes que produit le Sahara Marocain sont, par ordre de mérite : les bou iṭṭôb, les bou feggouç, les bou sekri, les djihel, les bou souaïr. Les bou iṭṭôb sont très petites, avec un noyau presque imperceptible ; le goût en est délicat : ce sont les dattes qui se conservent le mieux ; jamais, dit-on, les vers ne les attaquent. Les bou feggouç sont grosses ; elles sont aussi très bonnes et très recherchées. Les bou sekri sont de taille moyenne, et fort sucrées, comme l’indique leur nom ; elles ont une couleur particulière, d’un gris vert, tandis que les autres ont les tons dorés qu’on voit habituellement aux dattes. Les djihel sont de même dimension, à noyau assez gros ; elles sont beaucoup moins estimées que les trois premières espèces, excepté celles qui viennent de Tisint ; les dattiers qui les produisent ont une quantité énorme de fruits : de cette exubérance est venu leur nom. Les bou souaïr sont fort au-dessous des dattes précédentes ; elles sont petites et ont peu de chair ; on les mange à peine ; elles servent surtout à la nourriture des bestiaux. Le nom de bou souaïr s’applique d’ailleurs, dans tout le sud, moins à une datte spéciale qu’à toute datte de rebut, de mauvaise qualité ou non parvenue à maturité, et peu propre à l’alimentation des hommes. Ces diverses espèces sont mélangées dans les oasis ; dans toutes, une d’elles domine : à Tisint, ce sont les djihel ; à Tatta, ce sont les bou feggouç, à Aqqa les bou sekri, sur le versant méridional du Petit Atlas les bou souaïr, dans le Dra les bou feggouç, dans le bassin du Ziz les bou feggouç et les bou souaïr.
[59]Le khent, appelé en France guinée, est une étoffe de coton indigo. La plupart de celui dont on se sert au Maroc est fabriqué en Angleterre et vient par Mogador. C’est la contrefaçon d’une étoffe de même teinte, mais beaucoup meilleure, qui se confectionne au Soudan. Cette dernière, aussi solide comme tissu et comme couleur que l’autre l’est peu, a une valeur plus grande : l’élévation de son prix en fait un objet de luxe réservé à quelques chikhs et marabouts. Une kechchaba d’étoffe du Soudan se paie environ 60 francs ; en khent ordinaire, elle en coûte 5 ou 6.
[60]Ici tous les hommes fument, nomades et sédentaires, les riches dans des pipes, les pauvres dans des os creux. Trois espèces de tabac viennent d’Ouad Noun, du Dra et du Touat. Celle d’Ouad Noun est la plus estimée. Les unes et les autres se vendent par feuilles entières et au poids. Personne ne prise, sauf les Juifs.
[61]On nomme ici Sahel la région qui borde la mer, de l’embouchure de l’Ouad Sous au Sénégal. La partie marocaine de cette longue bande se compose des bassins secondaires qui versent leurs eaux dans l’Océan entre l’embouchure du Sous et celle du Dra ; pour la distinguer du reste, nous appellerons cette portion Sahel Marocain. Ici l’on ne fait point cette différence : on parle du Sahel Marocain en disant « Sahel » ; jamais on ne le nomme Sous, comme on fait dans le nord. C’est par un effet de généralisation, comparable à celui qui a fait étendre à toute une race le nom de la tribu des Berâber, que dans les parties septentrionales du Maroc on a étendu le nom de Sous aux régions situées au sud du bassin de l’Ouad Sous, alors qu’il s’applique exclusivement à ce bassin. Nous conformant à la règle établie dans le pays même, nous emploierons le nom de Sous pour désigner le bassin de l’Ouad Sous tout entier, et rien que lui.