10 janvier.
Ralentis dans notre marche par une pluie torrentielle qui tomba pendant la plus grande partie de la nuit et durant toute la matinée, nous arrivâmes à Tatta à la fin de la journée du 10. A 7 heures du soir, nous nous arrêtâmes dans le petit qçar de Taṛla, chez des amis du Ḥadj.
La route de Tisint à Tatta n’avait rien de nouveau pour moi. Je pus admirer combien la végétation s’était développée depuis mon dernier passage : le long du moindre ruisseau, au-dessous de chaque gommier, s’étendait un épais tapis de verdure, tantôt d’un émeraude éclatant, tantôt argenté ou doré par une multitude de fleurs.
Pour gagner Taṛla, on remonte l’Ouad Tatta à partir de Tiiti, dans son lit : celui-ci est large de 150 mètres et couvert de gros galets ; au milieu se creuse un canal de 30 mètres, où un peu d’eau serpente sur un fond de roche. La rivière, resserrée à Tiiti entre le qçar et le Bani, coule de Tiiti à Taṛla dans une plaine de sable, déserte sur la rive droite, couverte de palmiers sur la rive gauche.
11 janvier.
Séjour à Taṛla. Ce qçar est situé à la bouche méridionale d’un kheneg par lequel l’Ouad Tatta franchit une chaîne de collines parallèle au Bani. Il est petit et riche : tout y respire la prospérité ; les maisons sont belles ; point de ruines ; les habitants, Chellaḥa et Ḥaraṭîn, vivent dans l’aisance, grâce à leurs nombreux dattiers. Les bou feggouç dominent.
12 janvier.
Nous passons toute la journée à Taṛla sans sortir de chez notre hôte, à qui le Ḥadj a recommandé le secret sur notre présence. Nous avons, d’ici à Tizgi, notre prochain gîte, à traverser un long désert, très dangereux, qu’on ne peut franchir que de nuit et au pas de course, comme nous essaierons de le faire, ou en nombreuse caravane. Ce désert, qui fait un avec celui d’Imaouen coupé par l’Ouad Aqqa, s’étend sur les confins de plusieurs tribus entre lesquelles il forme un terrain neutre : champ commun où s’exercent leurs rapines ; des bandes pillardes d’Aït ou Mrîbeṭ, d’Ida ou Blal, d’Aït Jellal, d’Isaffen, le parcourent sans cesse.
Nous partons à 9 heures du soir et marchons sans arrêt jusqu’au matin. A l’aurore, nous nous trouvons à l’entrée d’une gorge profonde, dans le lit desséché d’une rivière, à son confluent avec un ruisseau, l’Ouad Tanamrout. Nous faisons halte quelques heures à cet endroit.
La contrée que j’ai parcourue de Taṛla ici se divise en deux portions distinctes : l’une de Taṛla à Imiṭeq, l’autre d’Imiṭeq au point où je suis. Celle-là se compose de larges vallées entre lesquelles s’élèvent des massifs mamelonnés de peu de hauteur ; celle-ci est formée d’une succession de plaines étagées, séparées par de hautes chaînes parallèles, que les rivières traversent par des gorges étroites. Les vallées de la première région ont dans leur partie inférieure un sol pierreux, garni de gommiers, de jujubiers sauvages et de melbina, dans leur partie haute, un sol rocheux avec une végétation moins abondante ; leurs flancs sont des coteaux de grès noir et luisant. Au delà d’Imiṭeq, les collines se remplacent par de hautes montagnes : massifs rocheux, aux pentes escarpées, ils ont une couleur jaune rosée, différente de ce que nous avons vu jusqu’ici ; leurs flancs, tourmentés, ne sont du pied à la crête que découpures et crevasses. Ces monts entourent comme de remparts lézardés des plaines unies et pierreuses, où le sol, aride d’ordinaire, est en cette saison couvert de verdure ; on y marche au milieu de jujubiers sauvages, de melbina, de hautes herbes. Entre ces plaines, les cours d’eau traversent les montagnes par des couloirs étroits, aux parois verticales, si resserrées qu’elles laissent la seule place de la rivière. Le gommier disparaît au nord d’Imiṭeq.