En second lieu, il ne saurait être question ici, sinon exceptionnellement, de ces phénomènes intellectuels auxquels je faisais allusion tout à l’heure, et grâce auxquels certaines échelles peuvent être lancées par-dessus le mur, quelques fenestrelles pratiquées en lui : l’âme de l’animal est avant tout un monde de sentiments et de sensations qui ne sauraient naître et se développer d’une manière analogue aux nôtres qu’à titre d’exception et absolument par hasard. Entre ses sentiments ou sensations et nos sensations, il n’y a même pas une apparence de possibilité de commune mesure.

Nous voici donc dans l’obligation d’inférer, de traduire, — de traduire avec des chances perpétuelles de trahir.

4

Le pire des écueils que ménage aux hommes qui s’intéressent aux bêtes l’étude de leur mentalité et de leur moralité, écueil que je tenterai d’éviter avec le plus de soin, est celui vers lequel tend perpétuellement à nous conduire ou nous ramener la manie invétérée de juger nos « frères inférieurs », ou prétendus tels, selon nous-mêmes.

Lorsque Buffon, à propos du cheval, parle de noblesse, il n’y a là qu’association d’idées assez puériles, en tout cas superficielles et peu solides, dans l’esprit et sous la plume du pompeux écrivain ; l’idée de cheval a évoqué pour lui d’autres idées ou images nobles et brillantes, que désignent des mots comme chevalerie, chevauchée, cavalerie, cavalcade.

Ajoutez à cela l’expression d’une reconnaissance égoïste, l’exposé des services que rend à l’homme « sa plus noble conquête », la louange de son endurance au labeur, de sa fidélité à son maître, de sa reconnaissance envers celui qui le nourrit et le caresse, et Buffon ne doutera pas de nous avoir suffisamment éclairés sur la psychologie hippique.

Ainsi d’ailleurs le voyons-nous, d’un bout à l’autre de la part descriptive de son œuvre, — et qui en est bien la plus caduque, — juger toutes bêtes sauvages ou domestiquées en raison de considérations strictement humaines, d’ordre plutôt esthétique quand ce sont les bêtes sauvages et surtout les grands fauves qui sont en cause, d’ordre plutôt utilitaire et vaguement moral quand il traite d’animaux devenus nos auxiliaires ou nos familiers.

Mais, pour nous en tenir au cheval, et à ne le juger qu’en hommes, nous aurions pu tout aussi justement dire de lui qu’il est un animal assez stupide, gourmand, sujet à des épouvantements ridicules, volontiers capricieux ou têtu. Certes, nous n’en serions pas plus avancés dans la connaissance foncière et profonde de son être, et, probablement, au lieu de verser dans cet anthropomorphisme que j’ai maintes fois dénoncé, dans cette infirmité intellectuelle de ramener à nous toutes les créatures, aurions-nous agi avec plus de logique et de raison en nous demandant, par exemple, si les vertus que nous lui attribuons ne sont pas des défauts ou de navrants pis-aller, selon lui, et si, au contraire, il ne conçoit pas quelque fierté obscure de cette stupidité et de cette poltronnerie qui le caractérisent également ?

LIVRE DEUXIÈME
DU PLAGIAT OU DE LA « SINGERIE » CHEZ LA PLUPART DE NOS FAMILIERS

1