Nous pouvons parfaitement côtoyer toute notre vie des gens qui appellent le vert rouge, et réciproquement, sans nous en douter et sans qu’ils s’en doutent eux-mêmes.
Les miroirs des sens sont loin de refléter le monde extérieur de la même manière, et, si n’importe qui d’entre nous se trouvait logé brusquement dans la peau de son meilleur ami ou de son frère, et pourvu à l’improviste de ses machines à interpréter le monde, il y aurait chance qu’il se crût soudain éberlué, ou devenu dément, ou transporté dans une autre planète que cette terre.
2
Quand nous disons des autres hommes « nos semblables », c’est une expression qui a sans conteste son charme social, mais qui est indubitablement inexacte et insuffisante dès qu’il s’agit de la vie psychique. Chaque homme est aux autres hommes un monde clos et mes semblables peuvent bien me raconter ce qui se passe en eux-mêmes, que je les y invite ou non, sans que je me juge obligé de les croire pour cela.
Non que l’on soit tenu par principe de suspecter leur bonne foi. Mais, pour les croire scientifiquement, il faudrait, comme l’on dit, pouvoir y aller voir… Les erreurs que nous faisons sur notre compte sont fréquentes, et si un mur opaque et infranchissable nous sépare des autres âmes, combien de fois des nuées et des voiles ne s’interposent-ils pas, fallacieux, entre notre intelligence condamnée à l’impuissance et nos sentiments devenus pour elle étrangement confus et obscurs ?
Freud, étudiant avec la précision et la subtile logique que l’on sait les phénomènes si troublants du sommeil et du songe, n’attribue aux expériences faites sur les autres ou aux informations documentaires bénévolement fournies par ceux-ci, qu’une valeur très relative.
Il est bien évident qu’en pareil cas le sujet peut, non seulement se tromper en toute sincérité, se souvenir mal, défectueusement s’expliquer, mais aussi conter d’énormes blagues au plus savant, au plus averti des spécialistes… Bref, l’humaine psychologie, pour une immense part de l’ordre d’études qu’elle embrasse, est condamnée à se fonder sur une base subjective, presque uniquement subjective, à laquelle on ne saurait dénier quelque incertitude et quelque instabilité.
3
La psychologie animale se heurte, bien entendu, à des difficultés de méthode encore plus considérables.
Elles proviennent d’abord de ce fait que le mur, si souvent opaque et infranchissable d’homme à homme, devient encore plus décourageant d’homme à bête.