Mais je n’aime plus guère à m’occuper d’humaine et surtout de féminine psychologie.
I
ÉMILE OU DE LA PERSONNALITÉ CHEZ LES BÊTES
LIVRE PREMIER
PSYCHOLOGIE HUMAINE ET PSYCHOLOGIE ANIMALE
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Quiconque tente une étude de ce genre, et même aussi modeste d’intentions et d’effets que celle que voici, se doit de noter d’abord à quel point est impropre le terme psychologie, lorsqu’il s’agit de projeter quelques lueurs sur les mystères de l’âme animale.
D’autres écriraient : de ce qui sert d’âme aux bêtes ou leur constitue un semblant d’âme. Je préfère dire âme tout court, et ceux qui ont pris quelque intérêt à mes précédents essais du même genre[1] doivent connaître (même s’ils ne partagent point tout à fait mon avis), que, concédant une âme aux bêtes, ou plutôt ne voyant pas très clairement où finit l’instinct et où commence l’intelligence, je ne m’exprime pas de la sorte pour des motifs uniquement sentimentaux.
[1] La Vie de Grillon et La Chauve-Souris.
Terme impropre — dis-je, — que celui de psychologie appliqué à l’âme des animaux, terme non seulement impropre, mais dangereux, puisqu’il risquerait de nous inviter à étudier l’âme des bêtes comme nous faisons celle de nos semblables : méthode qui, dès le principe, serait défectueuse.
Mais, au fait, en quoi consiste l’œuvre de l’observateur de ses semblables, du psychologue humain ?
Nous sommes à peu près assurés que, pour la plupart des hommes, deux et deux font quatre et que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits ; les phénomènes intellectuels, leur processus et leur exercice, grâce à la possibilité de communes mesures d’homme à homme, sont donc susceptibles d’être étudiés à peu près objectivement et de donner lieu à des lois provisoirement indiscutables. Mais, dès qu’il s’agit de phénomènes sensoriels ou sentimentaux, l’abîme déjà se creuse entre individus d’une même espèce, voire de la même famille, et l’on doit se rabattre, pour tenter d’y voir clair, sur la méthode introspective, faire de soi-même son objet d’expérience, l’objet d’expérience par excellence, celui à propos duquel on a le plus de chance de ne pas trop se tromper.