L’homme eut un bon gros rire, siffla, puis :
— Au chat, Ravachol, au chat !
Un chien, un superbe berger alsacien (?), accourut… « Au chat !… » Ça ne traîna pas : deux ou trois bonds joyeux, un coup de mâchoire, — crac !… — et il n’y eut plus sur la chaussée, sous la pluie, dans la boue, qu’une petite boule de fourrure grise et sale qui gisait, les reins brisés, avec une fine langue rose recroquevillée aux bords des gencives brunes et des dents blanches. La femme montra un visage épanoui, triomphant : l’homme eut de nouveau son bon gros rire placide ; le chien revint vers ses Dieux Lares, satisfait, avec des aboiements victorieux, fit le beau, reçut des caresses… (Oui, Mirbeau eût admirablement conté cette histoire-là !)
C’était pourtant un bon chien… C’étaient pourtant de braves gens…
Non, sous aucun prétexte, il ne faut aimer les animaux en ce qu’ils nous rappellent de notre propre nature : tout esprit clair et débarrassé des préjugés ordinaires sait que nous risquerions d’apprécier presque uniquement en eux les sentiments que les moins intéressants de nos semblables ne constatent pas sans inquiétude dans leur propre cœur.
Il faut comprendre ce que le Pauvre des pauvres appelait, en ses Fioretti, l’adorable Sainteté des Bêtes. Les bêtes ont leur sainteté, que je nommerai, moins dévotement, leur dignité. Mais qu’est la dignité d’un animal domestique (oh ! non par sa faute, encore une fois !), à côté de celle d’une bête sauvage ? C’est à l’état sauvage que doivent, des ans et des ans, ceux qui prétendent chérir leurs frères inférieurs, les observer.
Les observer, oui, car on ne chérit véritablement pas une créature, quelle qu’elle soit, que l’on n’a pas longtemps observée et comprise. Il faut voir les animaux à l’œuvre, à leur œuvre ; et non à la nôtre — car, lorsque notre collaboration leur fait défaut, l’œuvre, je vous prie de le croire, n’en est pas moins belle et noble pour cela.
Quant aux « petits chienchiens à leurs mémères », ils ne seront jamais, d’ailleurs, — en plus sympathique généralement, — que les caricatures de ces dames.