Ceci, au point de vue intellectuel.
Et, au point de vue moral : il faut que nous fassions tout pour que ces esclaves, qui ne sont esclaves que par notre faute, restent auprès de nous aussi rapprochés que possible de ce qu’ils seraient si nous n’existions pas.
Voilà, je crois, la vraie maxime de ceux qui s’intéressent aux bêtes autrement que d’une façon « anthropomorphique » et sensiblarde.
Je me souviens d’un jour de l’hiver dernier, où, près d’une fenêtre provinciale, je relisais je ne sais plus quelle page féroce, splendide (et cependant moins hallucinée qu’à l’ordinaire) de Mirbeau. Or, voici qu’à quelques pas de la maison maternelle, sur le trottoir, retentit soudain un miaulement lamentable.
Je regarde : c’était un malheureux chaton, sous la pluie, dans la boue ; un affreux petit animal, maigre, affamé, égaré. Et moi, je croyais comprendre très bien tout ce que son miaulement éperdu contenait de détresse. Je croyais comprendre… Que dis-je ? Je traduisais à mesure :
« Je suis terrifié, j’ai faim, j’ai froid… Je n’y suis pour rien, ce n’est pas de ma faute !… Si les hommes n’avaient pas domestiqué mes ancêtres, je serais déjà capable, même si petit, de chercher ma pitance dans quelque fourré lointain. Mais je suis dans la ville où il m’a fallu naître, devant ces divinités qui disposent de tout et qui vont certainement encore me chasser à coups de bottes ou de balai. »
Comme pour confirmer les sentiments que mon imagination prêtait à la bestiole (mais mon imagination s’égarait-elle beaucoup ?), une voisine s’écria :
— Il est encore là ?… C’est celui qui, ce matin, maraudait dans ma cuisine !… Sale bête !
Le petit chat miaula plus fort, supplia, ce qui parut irriter davantage encore la commère. Elle cria tant et si bien que son mari surgit sur le seuil…
— Flanque-lui donc Ravachol aux trousses ! glapit-elle.