Il est généralement admis que cette faculté que possèdent certains êtres de changer de couleur comme à volonté est une arme naturelle à eux concédée pour leur permettre de se dérober plus facilement aux yeux de leurs ennemis…

Explication qui sent un peu bien son Bernardin de Saint-Pierre, lequel voyait en toutes choses la sollicitude d’une Providence vraiment précautionneuse, tatillonne et en tout cas romanesque à l’excès.

A la vérité, ce mimétisme doit être d’ordre esthétique plutôt que pratique. Je n’y vois point l’effet d’une sollicitude supérieure, encore moins un procédé de défense, mais art instinctif, coquetterie involontaire ou jeu inconscient.

Oui, un jeu que l’animal se donne à lui-même pour son plaisir obscur, une fête dans son royaume clos, une satisfaction à cet appétit d’imitation que je signalais tout au long de l’échelle des êtres, une récréation analogue à celle de la parure masculine ou féminine, à quoi l’on voit que se complaisent tant de bêtes, de préférence dans la saison des amours, mais maintes fois aussi de la manière la plus désintéressée.

Ceci, du reste, est une autre histoire…

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— Car, parlant d’imitation de la part de nos familiers, j’entends ici imitation voulue, consciente, exécutée par commodité naturelle, par obéissance à la loi générale, mais aussi dans un but agréable ou profitable à l’individu.

Cette tendance à l’imitation est observable déjà chez quantité d’animaux sauvages. Je n’en citerai qu’un exemple, que j’ai d’ailleurs apporté en d’autres circonstances et pour illustrer une suite de raisons d’ordre différent.

Contrairement à ce que nous pourrions croire, tous les castors ne sont pas ces étonnants constructeurs de huttes et de cités lacustres qu’on nous apprit à admirer dès notre enfance : il en est de vagabonds, gîtant et fondant famille au hasard, en des logements de fortune offerts par la nature ; mais si ces vagabonds rencontrent des congénères plus civilisés, plus avisés et laborieux, « on les voit », nous conte Buffon parfaitement informé (pour une fois), par un de ses correspondants, « on les voit qui les observent et qui ne tardent pas à faire de même… »

Notons au passage qu’une telle adaptation, précédée d’observation, implique incontestablement le raisonnement dans l’esprit du castor, et une éducation rapide, vivement menée, ne participant en rien de cette science et de cette habileté héréditaires et routinières, par quoi l’on a coutume de séparer l’animal de l’homme et l’instinct de l’intelligence… Mais, ceci aussi est une autre histoire, pour le moment du moins.