De ma fenêtre, admirant combien le bouledogue ressemblait au boucher, la levrette à la modiste, j’imaginais vaguement qu’il était fatal, prévu, ordonné qu’il en fût ainsi, partout et toujours, entre les êtres humains et leurs familiers.
Mon opinion actuelle n’est pas évidemment si absolue. Pourtant, que nos familiers adoptent volontiers, non seulement nos tics et nos manies, mais notre allure, nos façons d’agir et jusqu’à certains traits de nos caractères, cela me semble incontestable. Laisse-moi observer ton chien, et déjà j’en saurai long sur ton compte. Un bon chien peut être la propriété d’un bandit, mais il est rare qu’un mâtin hargneux appartienne à un homme courtois. Oui, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien… peut-être, après tout !… Mais, à coup sûr, ce qu’il y a maintes fois de pire chez le chien, c’est l’homme, le maître qu’il plagie, dont il s’inspire et qu’il nous révèle innocemment, — le don de se dissimuler aux autres et, par occasion, à soi-même, demeurant jusqu’à nouvel ordre notre apanage exclusif.
LIVRE TROISIÈME
INDIVIDUALITÉ ET PERSONNALITÉ
1
Aux difficultés que présente l’abord de la psychologie animale (et il demeure bien entendu que j’emploie ce mot de psychologie par paresse, commodité ou faute de mieux), s’en adjoint donc une nouvelle, dont il me semble qu’on ne s’était pas encore suffisamment méfié : croyant étudier une bête familière, c’est encore de nous que nous nous occupons, comme reproduits et réédités à sa manière, caricaturés, — ou embellis.
Nous ne nous sommes débarrassés de notre naïf anthropomorphisme que pour devenir les jouets de nos objets d’étude, qui nous bernent sans le vouloir, en versant eux-mêmes, à leur façon, dans un anthropomorphisme instinctif.
Autre conclusion assez troublante à ce que j’ai tenté de dégager jusqu’ici : cette personnalité, cette différenciation d’être à être d’une même race qui rend précaires les bases de toute psychologie, mais sans laquelle il ne serait plus de psychologie possible, ne devient-elle pas dès lors illusoire ?
Il est sûr que, si les animaux qui nous approchent ne témoignaient d’une personnalité propre que dans la mesure où ils obéissent à la loi d’imitation, il n’y aurait plus lieu de parler du caractère propre à tel chien ou à tel chat ; et, par un chemin détourné, nous les ramènerions à cet état de machines où, d’autorité, les a relégués Descartes ; ils ne seraient plus des automates, mais des appareils enregistreurs, et la psychologie animale en serait, une fois de plus, simplifiée, certes, et éclaircie, mais bornée aussi à un point qui offense la raison.
2
Chez le dogue bordelais du boucher, comme chez la levrette de la modiste, comme chez la plupart des chiens, des chats, des animaux du foyer, de l’écurie, des étables et même de la basse-cour, il y a une personnalité naturelle qui continue de vivre et de se développer à côté de la personnalité occasionnelle ou de pastiche.