Je disais tout à l’heure qu’un bon chien, un chien honnête, peut être la propriété d’un bandit… Kroumir, le chien du vieux Piocq, un chemineau qui vagabondait jadis entre Dax et Mugron-en-Chalosse, imitait (personnalité occasionnelle) les allures louches et sournoises de son maître, se faufilait au long des venelles, chérissait l’approche de la nuit et de passer inaperçu, était à la fois piteux, arrogant, et, en outre, sale et puant comme le Piocq lui-même.

Mais, alors que Piocq passait, à juste titre, pour un fieffé maraudeur, Kroumir, dans les instants où il travaillait pour son compte, faisait preuve d’une amabilité modeste et d’une scrupuleuse honnêteté ; jamais il ne serait entré qu’on ne l’y eût dûment convié dans la cuisine où les servantes de mon oncle préparaient les repas, toutes portes et fenêtres ouvertes sur la rue qu’illuminaient les beaux soleils d’août et de septembre. Il apparaissait sur le seuil, et s’arrêtait là humblement, avec de légers frétillements de queue et des yeux qui parlaient (personnalité naturelle ou, tout au moins, effets d’expériences acquises au cours de sa vie propre, particulière). Quelques rogatons et quelques croûtons engloutis, il remerciait à sa manière, d’un curieux petit hochement de tête et d’une sorte de glapissement que je n’ai jamais entendu que de sa part, avant d’aller poursuivre l’accomplissement de son devoir auprès du Piocq, endormi, digérant ou cuvant son vin dans un fossé du voisinage.

Et c’était ce même Kroumir qui n’avait pas son pareil pour pénétrer sans crier gare dans une basse-cour, y étrangler sans fracas une volaille et la rapporter toute chaude et pantelante encore à son maître, lequel allait la plumer et la cuisiner dans quelque bois ou boqueteau peu fréquenté du pays !

En quoi Kroumir continuait de faire son devoir, de se comporter en chien honnête, sous les injonctions obscures de la double personnalité évidente chez la plupart de ses pareils…

C’est bien l’homme qui représente ce qu’il y a de plus mauvais dans le chien, je ne me lasserai pas de le répéter…

3

— Si j’attache une telle importance à la personnalité animale, c’est que, si simple à définir et si commode à élucider que soit cette notion, ceux qui s’intéressent aux bêtes, sentimentalement ou scientifiquement, n’en ont guère tenu compte jusqu’à ce jour.

Toute étude de ce genre s’inspirant d’une méthode sensée se doit de différencier d’abord, pour classer et cataloguer ensuite, ce qui revient à dire : à unifier.

J’ai dit que les notions d’instinct et d’intelligence me semblaient insuffisantes à diviser l’animalité en deux grands groupes élémentaires, et que ces mots me choquaient à cause de leur infime signification ou, ce qui revient au même, à cause du peu de différenciation que l’on peut faire entre les phénomènes, si souvent confondus et enchevêtrés dans la réalité, qu’ils sont censés caractériser l’un et l’autre.

Ils me choquent encore de ce fait qu’ils semblent ériger l’espèce humaine, dans une solitude orgueilleuse (et imaginaire), en face de tous les autres êtres qui naissent, respirent, et meurent, en face de cet omne genus animantium auquel, dès le début de son poème, Lucrèce reconnaissait plus lucidement tant de consanguinité avec les créatures exceptionnelles que nous ne sommes qu’en apparence, ou par la vertu d’une superbe, mais bien puérile et désuète illusion.