C’est pourquoi, méditant ces questions qui désormais m’intéressent plus que tout au monde, je me demande depuis quelques années si la notion de personnalité ne contribuerait pas à nous renseigner sur la vie psychique des bêtes mieux que celle de l’intelligence opposée à l’instinct, celui-ci fût-il ou non complété par le tropisme, forme d’activité psychique ou psycho-organique qui est, selon la théorie à laquelle je pense, au-dessous de l’instinct comme celui-ci est au-dessous de l’intelligence. Une récente étude de Lucien Fabre[3], très avertie et très poussée, a largement tenu compte des excellents travaux poursuivis par Georges Bohn sur le tropisme, que les amibes et même les végétaux sont capables de manifester.
[3] Revue Universelle (1923).
Mais, cette troisième forme d’activité interne parmi les êtres qui naissent et meurent, ajoute-t-elle une bougie de plus à la lampe qui se doit d’être hautement illuminante ?
Et nous, qui nous demandons avec une angoisse quelque peu mêlée d’agacement où finit l’instinct, où commence l’intelligence, ne sommes-nous pas les victimes de cette décevante lumière, laquelle n’éclaire qu’un point d’interrogation de plus : où finit le tropisme, où commence l’instinct ?
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Je n’entends point tenter en cet ordre d’études une révolution qui serait bien au-dessus de mes forces. Si je m’habitue peu à peu à classer les êtres vivants en deux grandes catégories, selon que les individus des diverses espèces sont ou non capables de montrer de la personnalité ou de n’en montrer point, c’est sans la moindre prétention ambitieuse, c’est une petite invention à mon usage personnel, une commodité pour mettre quelque ordre dans mes pensées et dans mes raisonnements familiers.
Révolution qui ne saurait d’ailleurs être radicale et qui n’aurait, pour conséquence, que la nouveauté de ne pas laisser l’homme absolument isolé parmi les autres êtres de ce monde : à la notion clairement définie de la possibilité de caractères distincts chez tels ou tels individus de telle ou telle espèce viennent s’adjoindre naturellement les notions de responsabilité, de choix, de libre arbitre, de discernement, de raisonnement, d’intelligence que nous accueillons si fièrement quand il s’agit de nous et de nos semblables.
Un cheval vicieux ou un chien méchant (et il en est de foncièrement tels, sans que le pastiche que fait l’animal du maître ou l’éducation que celui-ci impose à celui-là y soient intervenus pour rien), nous pouvons dès lors ne plus les considérer comme irresponsables.
Nous possédons, nous aussi, de mauvais sujets et des assassins qui, lorsqu’on les juge, font couler beaucoup de salive : il est alors fortement question d’hérédité fâcheuse, de mauvais instincts ; je ne prends parti ni pour le ministère public ni pour la défense ; je constate qu’on parle en pareil cas d’instinct ou d’instincts à propos de l’homme encombrant pour la société, exactement en la même manière — et c’est justice ! — que lorsqu’il s’agit d’une mauvaise bête dont le propriétaire tient à se débarrasser provisoirement ou pour toujours.