Pour mieux connaître les animaux et nous connaître nous-mêmes, ce qui demeure le but essentiel de la science générale, de celle que le Démon de Socrate appelait musique en son langage, il conviendra donc moins d’étudier les origines de l’intelligence sur « l’échelle des êtres », — sur l’échelle sans commencement ni fin et qui, par conséquent, n’en est pas une… — que de rechercher à quel échelon, à quel stade, où et dans quelles conditions, commencent à se manifester chez les êtres vivants la personnalité et l’individualité[4].

[4] Ce sera l’objet principal d’une prochaine série de portraits de bêtes : Les Porte-Bonheur.

Quand nous regardons passer un de nos semblables dans la rue, son image est accompagnée inévitablement en notre esprit d’autres images accessoires que traduisent des épithètes comme vieux ou jeune, beau ou laid, antipathique ou sympathique, etc. S’il s’agit de quelqu’un que nous connaissons bien, surtout d’une personne intimement liée à notre propre existence, c’est à l’infini que se multiplient des épithètes de ce genre pour lui constituer, dans un des innombrables casiers de notre mémoire, une fiche personnelle et nettement distinctive, qui le classe et le mette à part avec d’autant plus ou moins de rigueur que notre cerveau est plus ou moins bien organisé pour un travail de ce genre.

En revanche, considérez une prairie ou une cage peuplée de grillons… Aucune épithète les départageant et les distinguant ne viendra corser l’intérêt que vous prenez à observer leur vie et leurs manèges : ils se ressemblent tous, manifestent les mêmes goûts ; ils se portent tous également bien, accidents ou mutilations à part ; dans leurs combats singuliers, ce n’est pas leur force personnelle, mais leur position sur le terrain, leur chance et le hasard qui provoquent la victoire ; pour comble, il ne saurait être question, à propos d’eux, de vieillesse ou de jeunesse : ils sont nés à la même époque, ils mourront en même temps et dans les mêmes conditions ; raisonneraient-ils par ailleurs d’une façon absolument identique à la nôtre, l’idée de jeunesse et de vieillesse leur serait aussi inintelligible que doit être pour eux, logiquement, l’idée de mort[5].

[5] Cf. Vie de Grillon, liv. III, chap. III.

Personnalité chez l’homme, absence de personnalité absolue chez l’insecte. Si j’ai choisi ces deux catégories d’êtres dont l’une est infiniment plus évoluée que la nôtre et a réalisé cette égalité dont certains d’entre nous souhaitent l’avènement, mais qui n’est momentanément proclamable qu’aux frontons des monuments publics et notamment de la Morgue, c’est afin de mieux montrer, en opposant deux extrêmes, combien la différenciation que je veux établir entre les divers animaux terrestres risque d’être plus précise et raisonnable que celle qui se base sur une intelligence et un instinct indéfinissables, ou du moins bien mal définis jusqu’à ces jours.

6

En outre, l’existence ou la non-existence de la personnalité chez les individus d’une espèce est un fait d’expérience, à la portée des esprits les plus humbles.

L’observation suffit à la reconnaître ou à la nier ; de la sorte, la première différenciation dans la foule des animaux s’appuie sur une donnée en quelque sorte palpable, tangible, et non plus sur les brouillards d’un don sublime fait par Dieu à sa créature privilégiée.

Je ne négligerai jamais de remettre le « parvenu orgueilleux » à sa place, laquelle ne devient honorable que lorsqu’il prend conscience de ce qu’elle est exactement. Si je supposais que nous sommes réellement à part des autres êtres, j’en serais peiné à la fois pour mes convictions scientifiques et pour mes croyances religieuses, lesquelles n’ont d’ailleurs rien à voir ensemble : mais Dieu, en sauvant Noé, ne lui enjoignit-il pas de placer dans l’Arche des couples de toutes les espèces d’animaux, prouvant ainsi qu’il s’intéressait à eux aussi bien qu’aux hommes ?