Je craindrais même de douter par instant de mon âme immortelle, j’entends de ma survivance personnelle, si les animaux susceptibles de personnalité étaient condamnés à ne point partager cette espérance avec moi… Béni soit donc ici Francis Jammes d’avoir conçu un Paradis des Bêtes, encore qu’il l’ait par endroit édifié à leur usage selon l’esthétique traditionnelle des images d’Epinal, et assez lourdement entaché de cet anthropomorphisme que je réprouve de la part de quiconque prétend aimer ses « frères inférieurs ».
En outre, si l’intelligence (opposée à l’instinct) ne demeure en définitive explicable que par l’existence en nous d’un reflet divin, on n’en saurait dire autant de la personnalité dont l’origine n’est pas de celles qui se dissimulent dans les mystères de la création ou des ténébreuses volontés d’un Deus ex machina. Mais avant d’expliquer la personnalité chez certaines bêtes, d’élucider les raisons qui en provoquent l’avènement, poursuivons, comme il sied, la constatation de son existence, en essayant, au passage, de sourire amicalement, fraternellement à ses manifestations.
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On peut dès à présent se demander les raisons pourquoi j’ai élu l’animal Chat comme parangon et comme témoin en pareil sujet. Je m’explique en hâte, soucieux d’en arriver vite aux faits et aux documents.
Je l’ai élu, je le dis en toute simplicité, parce que je n’en connais pas d’autre mieux que lui. Nul instant de ma vie ne s’est passé que je n’aie eu un ami, ou des connaissances de cette sorte.
Je l’ai élu aussi parce qu’il est celui de nos familiers chez lequel la personnalité naturelle se laisse observer le plus facilement et, pour ainsi dire, à l’état pur. Non qu’il ne subisse en aucune manière notre influence : il est bien évident que le chat d’une dévote ou celui de Sylvestre Bonnard n’ont pas le même caractère qu’un chat pauvre, vagabond dans les villes, ou braconnier aux champs, et que c’est la personnalité de pastiche (ou occasionnelle) qui est la cause de cette différence ; mais il n’en demeure pas moins que la domestication et l’hérédité n’ont presque pas d’influence sur lui et sur sa descendance ; chaque individu chat est bien lui-même : il naît, vit et meurt sans se corriger des vertus ou des vices que la nature et son étoile lui ont donnés en lot.
C’est ce qui fait dire des chats, par de bonnes et sensibles personnes, sur un ton d’affectueux reproche, qu’ils sont indifférents, égoïstes, sournois ; qu’ils ne connaissent pas leur maître, tandis que le chien est affectueux, tendre, franc et se laisse volontiers mourir de faim sur la tombe de celui qui l’a nourri. Je ne peux entendre porter de pareils jugements et écouter de tels propos sans penser à des choses comme : « Corneille est plus moral, Racine est plus naturel… » ou encore : « Le vrai fumeur ne fume que du caporal. »
Vérités premières… Tendons nos rouges tabliers, à tout hasard, mais ne redoutons pas trop le poids dont nous accablera le butin ainsi recueilli, tandis que nous l’emporterons à notre domicile, ni l’encombrement de la manne intellectuelle à emmagasiner en notre esprit. Avant de l’installer dans ces greniers ou réserves, nous en aurons, Dieu merci, laissé tomber une bonne part en chemin, pour peu que nous soyons pourvus d’un grain de sens critique ou tout simplement de bon sens.
Les vérités premières ressemblent aux femmes faciles et aux plats abondants et frustes : il y a toujours, évidemment, quelque chose à prendre en elles, sans grande peine, mais encore plus à en laisser, ce qui est d’ailleurs moins commode, puisqu’ici l’effort et la réflexion doivent intervenir.