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Au printemps de l’an 1913, le café Vachette, local « en angle », avait déjà cédé la place à une banque, et le bruissement du papier vil, où se mêlaient encore quelques tintements d’argent ou d’or, avait remplacé en ces lieux longtemps chéris des Muses le murmure intérieur du laurier dans quelques jeunes cœurs, la « voix de cigale cuivrée » de Moréas, les nigauderies voulues de l’ineffable garçon Isidore, les doctes ou spirituelles conversations de quelques-uns, et les braîments plus fréquents de beaucoup d’autres.

Cette fermeture avait quelque peu désaxé et désorienté la compagnie qui avait pris coutume de se reformer là presque quotidiennement, pour agiter vers la treizième heure les plus graves questions philosophiques, esthétiques, grammaticales, — ou pour (plus sagement, à tout prendre) s’adonner de 20 à 2 heures aux distractions du bridge et du poker, gentiment accompagnées d’un petit souper au Tavel dont les frais étaient à la charge des gagnants.

Le Vachette relégué au rang de souvenir littéraire, l’existence de cette compagnie devint errante. Nous fûmes quelques-uns à tenter l’hospitalité de divers autres endroits publics bien tranquilles, de tout repos.

Hélas ! ce n’était plus cela ! Je ne crois pas avoir été le seul à pressentir, vers cette époque, que quelque chose finissait, qu’une douceur de vivre et une joie de jeunesse se disposaient à nous dire adieu pour toujours. Les vieillards de la bande n’avaient pas de beaucoup dépassé la trentaine, et ce n’était pas la guerre encore ; mais nous nous surprenions, dès ce jour, à mesurer le passé, à compter nos disparus et nos morts.

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… Le printemps n’était pas lointain, mais l’hiver s’obstinait encore à Paris, avec cet air bougon et décidé de gérontocrate qui ne veut pas prendre sa retraite, non que l’envie lui en manque, mais par horreur de faire place à un jeune.

La rue Falguière, assez morose en toute saison (on y frôle un Institut qui nous rappelle que nos meilleurs amis peuvent nous communiquer la rage), l’était particulièrement ce soir-là.

Un jeune ami m’accompagnait vers mon assez lointain domicile, et, comptant l’un et l’autre, comme j’ai dit que c’en était déjà la mode, nos disparus et nos morts, nous parlions d’un disparu qui ne devait trouver que deux ans plus tard un trépas héroïque à la guerre : Emile Despax.

— En somme, me disait le jeune homme qui me faisait escorte, il était le plus grand poète de ce temps-ci… Crois-tu qu’il écrira encore des vers ?