Les chemins du songe m’avaient déjà conduit très loin, — et bien au delà d’un article d’Ernest-Charles disant : « Charles Derennes et Emile Despax sont deux jeunes poètes charmants, mais ils se ressemblent trop et il faut à toute force que l’un d’eux entre dans l’administration… » ou quelque chose comme ça.
La conséquence de cette plaisanterie, en principe bien innocente, fut que Despax, sous les galeries de l’Odéon, me dit un jour :
— Sois content, j’entre dans l’administration et je te ficherai la paix.
Il partit effectivement pour l’Indochine, non pas à la manière d’un Curnonsky ou d’un Toulet, toutes voiles au vent, mais en jeune bourgeois soucieux d’une humble carrière.
C’est de ceci que j’avais, que nous avions le cœur déchiré, mon ami qui m’accompagnait au long de la rue Falguière et moi, en pensant que l’adolescent délicieux, qui était non point poète, mais la poésie même, avec tous ses éblouissements et ses perfidies, ses blandices et ses trahisons, allait nous revenir sous-préfet, en récompense d’une quelconque servitude coloniale auprès des dieux lares d’un très vague proconsul.
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— Je te connaissais devant que de t’avoir vu, me disait l’ami qui m’accompagnait le long de la rue Falguière, puisque Despax était ton ami et le mien. Il est triste que nos temps contraignent de telles possibilités musicales à cet « autre métier » dont les résultats d’une enquête un peu superflue proclameront l’obligation d’ici quelque dix ans. L’anarchisme littéraire a permis le droit à l’existence de tant de médiocres, qu’on confond volontiers dans la même grandeur un Samain, cette oie, avec un Charles Guérin, ce cygne, et qu’on ne comprend pas qu’en nommant Despax sous-préfet, on est en train de guillotiner une fois de plus André Chénier. Parlons de lui : comme il sied à toute jeune âme digne de ce nom, il a, dès son avènement au monde sensible, rêvé d’amour et de gloire, séduit des femmes avec des roueries de courtisane, ce que lui permettait son beau visage… Mais il a reçu au cœur l’effroyable blessure de cette gloire qui, sous la troisième République, était encore plus courtisane que lui… Et, en disant courtisane, je suis poli… Il n’aimait qu’elle, pourtant et l’aimait d’une manière désintéressée, presque sublime : pour l’amour et l’orgueil du langage de France, comme le dit un de ses vers qui, entre quelques autres, restera immortel aussi longtemps qu’il existera un parler français et des gens capables d’écrire ou de penser à l’aide de ses mots et de ses tournures. Dieu nous aide, Charles ! Il a pris probablement la meilleure part ; ni la gloire ni même la célébrité ne sont pour aucun de notre âge…
J’étais tellement de son avis !
Je lui répondis :
— Bien sûr.