Le jeune ami qui m’accompagnait le long de la rue Falguière, en cette nuit d’avant-guerre, s’appelait Pierre Benoit.
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Il y a toujours des ombres qui nous font escorte quand nous ne sommes pas satisfaits de nous et du destin (c’est la même chose !) — et que l’on se sent vieillir avant que de s’être épanoui. Toutes les espérances, toutes les possibilités nous reviennent avec d’invisibles figures de larves, font derrière nous un bruit de pas qui ne s’entend que dans le silence, de par son indicible mollesse de chose avortée et déjà pourrie, de virtualité avide de prendre sa place au soleil, — toutes choses qui me font beaucoup moins plaindre les morts que ceux qui sont encore à naître !
Pierre Benoit ne m’apprit pas grand’chose en me disant :
— On nous suit.
Je lui répondis :
— Avant même que détourner la tête, je puis te le dépeindre : c’est un type dans le genre des poètes sous la troisième République. Beau ou laid, sympathique ou antipathique, bien doué ou non, cela n’a aucune importance. Il est jeune, né de cet hiver sans doute ; sans le voir, je sens qu’il a cette attitude résolue, prête à tout, que manifestent, inquiètes d’un repas ou d’un gîte, les plus superbes des bêtes, dont il est. Ne te détourne pas. C’est un petit garçon qui a rêvé trop tôt de vagabondage, de folles équipées et qui maintenant n’aspire qu’à devenir sous-préfet, ou quelque chose d’approchant. S’il nous suit jusque chez moi, c’est entendu : je l’adopte, et même si mon chat Golo, qui est, selon Larguier, aussi célèbre que Magre, doit en mourir de dépit…
— Comment l’appelleras-tu ?
— Comme tu voudras…
— Ma grand’mère en avait un qui s’intitulait Adolphe… J’aime beaucoup les prénoms d’hommes pour les chats…