Non, les oiseaux ne se cachent pas pour mourir, non plus que les mulots, les musaraignes et les taupes ; mais leur mort, par une industrie subtile, sert immédiatement à préparer de la vie. Un menu cadavre, pour un nécrophore, c’est la même chose que de l’air respirable autour des berceaux de nos nouveau-nés.

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Revenons-en à nos familiers, chiens ou autres et surtout chats, puisque je les ai choisis en exemple.

La mort, ils la reniflent de très loin, de beaucoup plus loin que nous ne la pressentons nous-mêmes.

Il est curieux d’observer chez les hommes, je parle de ceux qui ont conquis quelque tranquillité intellectuelle et morale, combien la présence de la sombre Déesse, quand elle les guette avec des chances de succès et dans les conditions normales (vieillesse ou maladie), leur est insoupçonnée ou leur semble insignifiante.

J’en parle par expérience personnelle, n’ayant peut-être jamais éprouvé plus de bien-être que lorsque je manquai de mourir, voici trois ans. Je n’ignorais rien de la gravité de ma grippe compliquée de congestion pulmonaire et d’urémie. Un prêtre était venu : je savais pourquoi…

On m’a dit depuis que j’avais souffert beaucoup, et je n’ai gardé pourtant aucun souvenir de souffrance, bien qu’en ayant manifesté les signes extérieurs pour tant de sollicitudes attentives et empressées à mon chevet. On m’a conté que je grattais mon drap et tentais de le ramener sur ma face, comme on le fait quand il s’agit de s’accoutumer au linceul, mais aucune de mes facultés de sentir ou de comprendre n’était amoindrie ; je jouissais au contraire d’un repos actif et conscient, si je puis dire, et absolument pareil à ceux dont on se délecte lorsque l’on a quinze ans et que l’on se laisse, quelque splendide jour d’été, flotter en « faisant la planche » au gré de sa rivière natale…

Ma vie passée ne redéfilait pas frénétiquement et comme cinématographiquement devant moi, ainsi que racontent tant de gens qui ne sont pas allés y voir ou qui n’ont pas su regarder. Je me baignais dans le Lot, j’avais quinze ans… C’était pour toujours que je me baignais, — sans avoir l’ennui de me rhabiller et de risquer une gronderie si j’arrivais en retard chez nous.

Nos souffrances physiques, en pareil cas, n’existent probablement plus que pour les nôtres et, tout en gardant d’elles, dans nos attitudes et nos gestes, les expressions et les traductions ordinaires, nous nous en sommes déjà débarrassés, comme d’une vêture inutile, ou comme un musulman dépose ses babouches au seuil de la mosquée où il s’est rendu de loin en pèlerinage.

La mosquée est belle et flatteuse…