O chère rivière où je me baignais au printemps de la vie et dans l’été de l’année !

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Parmi les bêtes familières dont il n’est pas dans nos coutumes de nous nourrir, et qui n’ont jamais été maltraitées ou négligées par leurs maîtres ou leurs hôtes, je n’ai jamais constaté cette pudeur devant la mort qui nous fait ramener le drap devant notre face, comme si nous redoutions de ne pas être assez beaux vis-à-vis de semblable douceur.

Tous les chats ou chiens qui furent miens, en leurs derniers instants, se sont pour ainsi dire cramponnés à moi ; ils estimaient sans doute que, dispensateur de leur vie, distributeur de nourriture et de joie, je pouvais quelque chose pour eux en cet instant critique, en cette épreuve qu’ils estiment à coup sûr moins définitive que nous ne le faisons pour la plupart, mais qui les inquiète de plus loin que nous.

Crainte qui s’ajoute aux « accessoires » détestables du présent (et qui ne saurait provoquer chez eux la réalité in extremis de la dimension avenir du Temps) ; crainte qui les rend affectueux jusqu’à se montrer importuns, ce dont résulte pour eux, qui nous agacent, le fait de subir sous une autre apparence encore cette injustice dont l’âge ou la maladie leur a déjà fourni la notion ; crainte qui semble les inciter alors à exagérer leurs défauts ou à caricaturer leurs vertus, en guise de protestation contre les injustices dont ils accusent le destin et nous-mêmes, qui représentons sans doute le destin à leurs yeux…

Encore un sophisme de leur part ? Mais ceci serait décidément raisonner en homme… Et, peut-être, renforçant à l’approche de la mort leur personnalité, leurs tics, leurs petites manières, se montrent-ils non pas pratiquement, mais métaphysiquement plus malins que nous. En effet, par « immortalité de l’âme », le consensus omnium, le jugement des non-croyants comme des croyants de toute confession, entend ou veut dire la prolongation d’une personnalité au delà de ce monde, selon des catégories de l’espace et du temps que nous ne pouvons scientifiquement entrevoir ou définir ici-bas à notre usage, sur lesquelles pourtant l’observation de nos frères inférieurs, vus non pas d’en haut (car il n’y a ici ni haut ni bas), mais d’en face, peut et doit projeter quelque lumière.

LIVRE NEUVIÈME
IMMORTALITÉ ET PERSONNALITÉ

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Une créature respirante n’existe pas réellement, au sens humain du mot, si faculté ne lui est concédée de se réaliser à part, d’acquérir des signes qui la différencient des autres créatures de sa race. Elle « n’existe pas », au sens courant de cette expression, n’existe pas plus dans le langage du raisonnement humain que ne le font individuellement l’atome ou la cellule.

Où il n’y a pas d’existence, il ne saurait y avoir d’immortalité concevable. Où l’immortalité devient absurde, l’idée de mort l’est déjà !