Les insectes ont atteint ce stade égalitaire et cette organisation mécanique dont quelques hommes rêvent intempestivement encore pour leurs semblables, — sinon pour eux-mêmes. Il n’y a donc, logiquement, pour un grillon par exemple, ni possibilité d’idée de mort, ni entrevision d’immortalité. Notre personnalité est le lien mystérieux par quoi sont réunis les atomes et les cellules qui nous composent ; le resserrement volontaire de ce lien, qu’un grand écrivain appela naguère culte du moi, et que je nommerais ici plus volontiers « désir quasi religieux de personnalisation », est l’acte indispensable pour vivre ici, puis ailleurs.
A quel degré de l’échelle sans commencement ni fin le resserrement du lien devient-il possible pour une créature respirante ? Ici, je redescends avec joie vers les plus humbles expériences et les faits que n’importe qui peut constater… La personnalité commence chez les êtres dont les physionomies et les attitudes ou les accentuations de la voix sont capables d’exprimer des sentiments que nous puissions, humainement, à peu près homologuer[8].
[8] Ceci sera plus longuement étudié dans le prochain volume du Bestiaire : Les Porte-Bonheur.
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Je voudrais aussi éclairer rapidement (et il serait vain de tenter de le faire mieux et plus subtilement qu’en me rappelant les leçons de vieux maîtres en logique formelle) la notion de personnalité, de différenciation, de distinction.
Autant qu’il m’en souvienne, ils accordaient en logique une importance capitale à la considération de généralité. Entre Emile et les Autres, il y a la même opposition qu’entre un terme concret et un terme abstrait. A première vue, certes, il semble, même en dehors de toute étude de psychologie animale, que pareille distinction ne doive pas s’imposer, puisque ce que l’on entend par terme concret représente une réalité matérielle, corporelle — un ensemble défini par l’usage ordinaire de nos cinq sens. Mais envisageons (entre autres !) des termes comme âme ou île enchantée ; ils désignent bien des réalités ou des possibilités, en tout cas des ensembles ; mais des ensembles qui n’ont aucune existence dans le domaine de nos sens.
Le mieux, pour éclairer ici notre lanterne, c’est d’en revenir décidément à ce qu’on m’apprenait jadis en ce qui concerne l’idée et le terme, à leur connotation et à leur dénotation, comme écrivait Stuart Mill qui avait l’excuse de n’être pas Français. Traduisons classiquement : compréhension et extension des idées. Exemple : Homme.
A ce substantif, on peut immédiatement adjoindre certaines épithètes, comme bipède ou encore comme raisonnable (je ne prends ce dernier attribut qu’avec quelque méfiance… mais passons !). De ces idées de bipède ou de raisonnable, plus simple que l’idée d’Homme, apparaît la signification même du mot compréhension : la compréhension d’une idée correspond à l’ensemble des idées simples, mais constructives, qui servent de fondement, de forme et de couleur à une idée plus générale.
Passons à l’extension : l’idée d’Homme (ou le substantif Homme) peut recevoir à son tour l’attribut ou l’épithète de Français ou de Prussien, et dès lors chacune des idées que suggèrent ces derniers termes est plus complexe que celle qui se reflète dans le mot Homme…
a) L’extension ou l’étendue d’une idée est l’ensemble des idées plus complexes desquelles cette idée peut être affirmée à titre d’attribut.