… Il est huit heures après souper, c’est-à-dire huit heures du soir… Mais, ce soir, existera-t-il des heures officielles et des coutumes domestiques ? On a mangé et bu tout le jour, sans s’apercevoir de la différence que les heures faisaient dans l’air en prenant chacune leur tour de garde. Il y en eut de toutes les couleurs. L’heure essentielle est vêtue d’un manteau lilas taché de torches mobiles sur la terre et d’étoiles qui semblent immobiles au ciel.
… Je ne sais plus… on ne sait plus trop, n’est-ce pas ?… Je sais que Fiste et Florent sont insupportables parce que, dans la salle que nous nous sommes réservée, ils s’attardent à des discussions oiseuses au lieu de regarder et de se taire ; je sais que le félibre Hector est saoul de cris et de paroles, alors qu’il ferait tellement mieux de l’être de vin !… Moi, j’ai eu la bonne idée d’apporter chez Meysounave ma pipe et tout l’attirail. Je me suffis à moi-même.
Noelle disparaît souvent. Son costume, dessiné par Florent et exécuté par je ne sais qui, est une simple merveille. Diabolique et délicieux, il la réalise plus que je ne pourrais le faire soit en l’aimant, soit en la décrivant… Des poils collés sur un maillot trempé dans du coaltar… C’était très simple, très genre « brouette de Pascal » : il fallait encore y penser…
J’ai su depuis qu’elle avait fortement protesté dans l’après-midi et déclaré à ses habilleuses et habilleurs que ce déguisement ne l’avantageait guère, et que, « tant qu’à faire de ne pas se montrer nue, il aurait mieux valu qu’elle s’habillât en dogaresse », comme elle en avait eu un instant l’idée… Mais Florent lui dit qu’on pouvait lui pratiquer, dans sa pelure factice, des trous pour les seins. Et alors, à ce que l’on m’a rapporté, elle déclara, avec une moue qu’il ne m’est ni difficile d’imaginer ni d’imaginer adorable :
— Encore… comme ça… je ne dis pas : car, des nichons comme les miens, ça ne court pas les rues…
Et Noelle danse, danse avec n’importe qui et danse n’importe quoi. Nos voyous fidèles ont fait merveille. Ils sont tous là ; ils ont amené en outre des amis et connaissances de tout sexe. Quelques personnes et même quelques personnages de qualité, piqués de curiosité, — l’événement ayant été annoncé bruyamment dans la ville, — sont venus sous divers déguisements se joindre à la belle canaille qui emplit de ses cris et de ses chants les jardins, les bosquets, les salles :
Trala-la-la !
Boudenfle, te cal boudenfla
Boudenfla pla !
Pòu que douma