— Je l’ai juré, dit gravement le félibre Hector…
— Ah ! que n’ai-je mes jambes d’il y a vingt ans !… Mais mon cœur vous y suivra… Boudenfle te cal boudenfla ! — Boudenfla pla… belèu douma, — cadra te desboudenfla… Tra la la la… Tra la la la…
Le vieux finit par s’endormir, notre dernière bouteille aux lèvres… Sa femme, quelle que fût cette ignorance du « comment-vivre » dont le béat l’avait accusée précédemment, se montra bien courtoise et nous félicita de notre idée de Bal des Boudenfles, tandis qu’elle nous raccompagnait jusqu’à la calèche, par un sentier bourbeux qui sentait le pissat d’ânesse et les crottes de lapin ; jamais je n’ai vu plus belle figure de sorcière.
— Je vous écoutais sans en avoir l’air, dit-elle. J’y viendrai en personne à votre bal, bien sûr, puisque Dieu m’a gardé mes jambes. Entre nous, le vieux est encore jaloux rien qu’au souvenir du bon temps des Boudenfles… Pourquoi vous a-t-il dit qu’il avait une plume de paon aux fesses sans vous raconter que, moi, j’avais inventé la paire de cornes sur le front ?… Si on lui donnait des sous et du vin, c’était aussi à cause de moi, qui faisais encore plus rire !
— Viens donc, vieille ; et tu prendras tes cornes, dit le félibre Hector radieux.
Lorsque nous l’eûmes gratifiée de quelque monnaie et qu’elle nous eut comblés de bénédiction, il ajouta, du ton le plus convaincu, sans emphase, tristement :
— Il n’y a plus que la crapule et moi qui puissions comprendre à quel point la tradition est sainte.
Des réflexions analogues lui valurent des papillons noirs durant la semaine qui suivit ; il les subit dignement, en homme qui sent toute proche une parcelle de revanche de la bataille de Muret. Il proclamait : « Ce sera sans pareil ! » Nulle gasconnade ici. Ce fut, en effet, sans pareil. L’inspiration d’un boudenfle de nature, qui n’a pas besoin de s’appliquer des rouleaux de ouate ou de flanelle sur l’abdomen pour paraître avoir vraiment profité du Carnaval est une valeur morale qu’on aurait tort de négliger en pareille circonstance.