Les quelque cinquante voyous fidèles qui nous escortaient dans certaines de nos promenades nocturnes furent par lui consultés et applaudirent fort à l’idée. Quelques-uns lui donnèrent même des détails intéressants. Ainsi un nommé Frisepoule le Borgne qui, après s’être gratté la tête à cause des poux et le front pour réfléchir, déclara :

— Le pépé a été « boudenfle » sous le Roi… ou sous le premier Napoléon… Il est un peu « béat » à présent, mais il en raconte de bien drôles à ce sujet. Vous pourriez toujours le voir… Il est cloué au lit par les reins ; tout de même une bouteille lui délie bougrement la langue…

Alors nous nous étions rendus chez le pépé de Frisepoule le Borgne, en calèche, le félibre Hector et moi, après avoir laissé Noelle chez le peintre Florent qui s’occupait de son costume : un costume qui devait être de diablesse, sur les conseils de l’abbé Fiste.

Le pépé de Frisepoule le Borgne nous reçut bien dignement dans la masure infecte qu’il habitait, très loin, de l’autre côté du fleuve. Par courtoisie, il s’exprima en français, au grand désespoir du Félibre Hector qui me glissait en langue d’oc :

— Plus rien à faire ! Ils me prennent aussi pour un Barbare… Ses renseignements en seront dénaturés…

— Chut ! laissez-le parler, on verra bien.

Ici aussi, je laisse parler, en français, le pépé de Frisepoule le Borgne :

— Bon, le vin de ces bons messieurs. Ah ! ces bons messieurs ! Comme il y en a un qui est fin et long et comme l’autre est beau et gras ! Celui-ci, cochon qu’il serait, on n’attendrait pas Noël pour le saigner… Et même que je ne vous flatte pas. Asseyez-vous. Donne des chaises, femme ! Ces garces n’entendent rien à l’honnêteté ni au comment-vivre… Oui, j’ai été boudenfle, c’était le bon temps… On était une dizaine dans la bande… On se matelassait du col au nombril pour bien montrer qu’on avait engraissé assez pour sortir de Carême tel quel comme on était avant Carnaval… On se barbouillait la gueule avec du suif et de la suie, et moi j’avais inventé de me planter aux chausses une plume de paon, au gras des chausses, comme de juste… Ce qu’on a ri des ans et des ans, la gorge me fait encore mal rien que d’y penser !… Sauf une fois où un nommé Brisquet voulut m’imiter pour la plume de paon, ce quoi j’avais inventé tout seul… Pensez ! Rien que de me promener en mardi-gras, je récoltais de quoi manger trois jours, boire huit, et m’offrir par-dessus le marché six femelles pour le moins. C’était le bon temps, ô bons messieurs… Et c’est fini… fini…

— Ah ! cette République ! grommelait le Félibre Hector…

— On n’a jamais tant rigolé qu’une fois où les camarades manquèrent de faire brûler une rien-du-tout qu’ils avaient roulée dans du goudron et de la plume… Elle était saoule et ne bougeait plus… Vous comprenez ?… Car il fallait faire brûler quatre ou cinq fois Carnaval avant la minuit, et deux ou trois qui étaient un peu saouls, eux aussi, avaient pris la pauvre pute pour un des mannequins qu’on préparait exprès… A votre santé, s’il en reste !… Merci, mes bons messieurs !… Ah ! on savait s’amuser, à l’époque… Et, c’est vrai, ce qu’il m’a dit, le petit-fils ?… Vous allez refaire le Bal des Boudenfles ?