— Excusez-moi. Pur sentiment de sympathie. Et qu’est-ce que vous allez devenir ensuite, Noelle ? N’est-ce pas, que c’est embêtant d’être sûre de ne pas mourir à la manière de tout le monde ?
— J’ai toujours un pays où me réfugier. Quand j’en aurai assez d’être en panne sur la terre… Oh ! c’est moi qui parle maintenant comme si j’étais saoule !
Il fait tout à fait nuit. L’abbé Fiste, qui s’était approché de Noelle, voit, comme je le vois moi-même d’un peu plus loin, ses yeux étinceler dans l’ombre ; et brusquement il recule :
— Vous savez, dit-il tandis que nous nous apprêtons au départ, on a fait brûler jadis des sorcières pour des motifs moins graves…
IV
Dès la tombée du soir, les bosquets et les pavillons du bon établissement Meysounave s’illuminèrent, et tout fut admirablement prêt pour la fête que nous avions décidée à l’occasion du Mardi-Gras. L’idée d’une fête était venue, je dois le dire pour que justice soit rendue à tous, du peintre Florent qui, dans ce but, avait dessiné et même fait fabriquer à ses frais, divers déguisements de circonstance. L’abbé Fiste avait pris à sa charge les rafraîchissements, moi la boustifaille. Mais, si je ne parle qu’en dernier du félibre Hector pour la collaboration intellectuelle et matérielle qu’il apporta à l’organisation de cette frairie, c’est qu’il fut, en vérité, l’animateur qui crée ou recrée, qui complète, qui ordonne et qui fait, comme d’un coup de baguette magique ou par inspiration divine, quand le soir se décide à être nuit, d’un foyer fumeux un bûcher flambant.
Il s’appelait volontiers « le Boudenfle », ce qui se traduit, en jargon d’Outre-Loire, par le gros, le bien-nourri, le boursouflé ; et l’on sait que sa stature et sa bedaine justifiaient pleinement ses prétentions à ce point de vue. Féru comme il l’était des vieilles coutumes en train de disparaître, il tomba bien à propos, dans une des bibliothèques publiques ou privées où il fréquentait assidûment, avant que l’heure fût venue de son envie quotidienne d’être ivre, sur un document bien intéressant, et dont il m’a laissé copie :
Donas e senhors, io, Huc Peyrafoc, pergaminier e mestre septmanier en aquest jorn, fau ordre a totz bons Mondins de se trobar al cap del Pont emb chafres, bondenflamentz, mascaraus, per liessa maiora e plena gauj. Carnabal vai morir. Montratz qu’avetz ganhat a sa vida e podetz afrontar Caresma cornas enairadas e ponchudas[3].
[3] Dames et Seigneurs, moi, Hugues Peyrafoc, parcheminier et maître-semainier en ce jour, j’ordonne à tous les bons Toulousains de se trouver au bout du Pont avec déguisements, « boursouflements » et masques, afin de réaliser liesse de choix et joie pleine. Carnaval va mourir. Montrez que vous avez profité de son existence et que vous pouvez affronter Carême cornes levées et pointues.
Cela voulait dire (toujours pour les barbares d’Outre-Loire) que, vers l’an 1400, un « semainier » toulousain avait invité ses administrés momentanés à fêter gaîment le mardi-gras. Et le Félibre Hector s’écria : « Pourquoi n’en ferions-nous pas autant, nous autres ? » Il découvrit même que des confréries de « Boudenfles » avaient existé jusqu’à des jours qui n’avaient rien de préhistorique par rapport au nôtre et résolut de ressusciter une de ces confréries, ne fût-ce que pour une fois.