Nou te calgue desboudenfla[4]…
[4] Trala-la-la ! Boursouflé, il te faut boursoufler, boursoufler encore, crainte que demain il ne te faille déboursoufler…
Dans le petit salon où je me suis réfugié, le félibre Hector entre, ruisselant de sueur, rayonnant de joie. Il a revêtu « son costume de tous les jours », s’estimant assez boudenfle par nature ; mais, comme on l’a nommé Pape des Boudenfles (la tradition exige qu’il y en ait un au cours de ces sortes de cérémonies), il s’est coiffé d’une burlesque mitre blanche, sur laquelle se détachent en rouge divers emblèmes bachiques et priapiques. L’anéantissement contemplatif dont je me satisfais si bien, allongé sur une natte auprès des instruments du rêve, a le don de le faire entrer dans une fureur somme toute légitime :
— Mais tu es idiot ! Tu n’es pas dans le ton !… Gâcheur, va… Pour une fois où tu pouvais voir un peu de passé ressusciter !… Car, où serons-nous, l’an qui vient ? Allons, secoue-toi, arrive… C’est admirable…
Je ne lui fis pas l’offense de ne pas le suivre, et c’était admirable, en effet. Ceux qui cirent les souliers, ceux qui déchargent les colis et les denrées quand ils ont besoin de dix sous pour boire, ceux qui vivent leur vie grâce aux charmes savamment exploités de leurs bien-aimées, les tire-laine, les rôdeurs, les entremetteurs, les voleurs et les assassins espagnols attendant en France l’oubli de leur petite histoire, ils étaient représentés à notre bal… Les filles des beuglants, des auberges, des maisons-fermées, du trottoir, elles étaient là, elles aussi… Et il y avait, en outre de riches hommes, des magistrats chargés d’ans et masqués, et leurs fils masqués mieux qu’eux pour n’être point reconnus des anciens, et des courtisanes de marque, égales de Noelle et jalouses du costume païen et délicieux que ses amis lui avaient imposé et où elle se trouvait si bien pour l’instant !
Noelle dansait, dansait, prodiguant une telle vivacité et tant d’allégresse autour d’elle que les Boudenfles les plus frustes, les maquereaux, les voleurs, les assassins, les riches hommes et les magistrats s’arrêtaient sur son passage, comme éblouis par l’éclat de cette diablesse, au visage radieux, aux seins nus hors du maillot fauve et velu… Elle criait, sur son passage, sans se douter que c’était sa vue qui paralysait un instant la fête :
— Allez donc ! Allez donc !… C’est notre nuit !
Elle disparaissait dans un coin d’ombre, reparaissait toute en or dans un passage éclairé ; elle traînait véritablement sur soi toute la fantasmagorie sensuelle des légendes ; moi, j’étais las… Mais je n’en félicitai pas moins le félibre Hector d’avoir su apporter à la reconstitution d’une coutume populaire surannée tant d’érudition voluptueuse.
Minuit. Et, dans le ciel, une énorme lune ronde, pareille à celle qui faisait hurler les molosses de M. d’Escorral, à Castelcourrilh. Le printemps semble décidément, cette année, nous aimer au point d’être venu à notre rencontre. Il fait doux. Les chants et les cris continuent à retentir dans tout l’établissement Meysounave. J’ai regagné ma retraite paisible, où se tient en ma compagnie l’abbé Fiste, qui a parlé de célébrer un peu avant l’aube la messe noire dans les caves de l’ancien couvent.