Je crois même qu’il a donné ordre de les aménager ad hoc. En attendant l’heure, il se recueille, médite, — et emprunte de temps en temps ma pipe…

Personnellement, j’atteins le moment royal, celui où toutes les sensations auditives, visuelles, tactiles, olfactives et gustatives se mêlent ou se superposent pour une symphonie qui diffère de caractère selon le tempérament du fumeur, ou, pour mieux dire, du poète. Comme à l’ordinaire, le monde sensible tout entier n’est plus pour moi qu’images et chansons. Les chansons viennent de très loin, mais si claires et distinctes qu’en dépit des huées promenées par les Boudenfles dans le terrestre pays, je reconnais ailleurs des voix d’au delà du monde, notamment celle de la vierge captive, — enfin ! — pour la première fois depuis qu’elle m’a quitté…

Ces paroles et le chant qui les accompagne, ou plutôt qui les enveloppe, n’ont pas de traduction possible en langage humain. Mais, parmi les couleurs diffuses qui résument l’heure, parmi toutes les transpositions qu’organise l’esprit presque libéré, à travers le prisme déroulé fantaisistement, variable et mouvant qui danse à l’intérieur des yeux et leur suffit, voici qu’enfin l’image essentielle se détache ; elle s’abstrait même pour moi de la gangue lumineuse au point qu’il ne m’étonnerait en rien de la savoir concrète pour le reste des mortels.

Et, du même ton que Noelle criait tout à l’heure : « C’est notre nuit ! » la Captive, dans les profondeurs de Clarecrose me demande, comme radieusement sûre de la réponse qu’elle désire :

— C’est mon heure, n’est-ce pas ?

Je réponds, lèvres closes :

— C’est ton heure… notre heure.

Voici Noelle une fois de plus. Elle vient me crier qu’elle s’amuse follement… Elle s’assied près de moi sur la natte, m’embrasse… Le printemps précoce a gorgé la nuit lunaire de toutes les odeurs des sèves réveillées dans les humbles bosquets et le jardin muré. Et, si le déguisement pittoresque, séant mais hâtif de ma maîtresse sent encore le coaltar et le vieux renard, ses seins nus et sa chevelure éparse semblent avoir accaparé et condensé les parfums qui montaient du sol. Elle s’est assise, puis elle se couche, les seins à la hauteur de mon visage, de sorte que, comme je suis couché et comme sa bouche est plus loin que ma tête, les mots qu’elle prononcent ont l’air de me venir d’en haut, les miens d’être murmurés par un esclave à genoux.

— Est-ce que je te plais ? Méchant, qui as encore fumé quand je danse ! Je te voudrais… je te voudrais !… Parle-moi. N’aie pas ta vilaine figure absente et lointaine. Sens mes cheveux… Qu’est-ce qu’ils sentent ?

— Toute la jeunesse de la Terre. Tu as le même parfum qu’il y a trente mille ans.