J’avais, d’abord, cru mal entendre. Mais non ; Georges jugea même nécessaire de renouveler sa requête… Je reconnus l’endroit et je consultai ma montre. Une heure après minuit. Le château du marquis d’Escorral, à deux cents mètres environ en amont, apparaissait à travers un rideau de peupliers ; les murailles du parc en terrasse tombaient à pic, jusqu’à l’eau, — ou presque ; le vent s’était levé, la girouette de la tourelle majeure avait l’air d’un rouet à dévider le clair de lune.

— Je te dérange donc, Georges ? demandais-je, amusé.

— Oui.

Il ajouta, souriant bonnement :

— Ne te vexe pas, mon vieux… Tu es mon ami… et la preuve, c’est que tu vas être en outre mon confident : j’aime Ève ; elle aussi m’aime… Elle doit déjà m’attendre près du petit portail, au sommet de l’escalier qui rejoint le chemin de halage… Voici huit nuits que nous nous retrouvons ainsi…

— Et ?… fis-je en clignant de l’œil…

Il sursauta :

— Oh ! rien de plus. Nous sommes fiancés… Je lui récite de mes vers ; nous nous sommes embrassés hier, pour la première fois, à travers le portail qui est clos et dont elle n’a pas la clef… Je me trouve très heureux et très malheureux : je suis trop jeune… et pas assez riche…

Je m’en voudrais de décrire trop exactement ce qui, alors, se passa en moi-même ; une sorte d’ouragan balaya brusquement ce que mon passé pouvait m’offrir de souvenances, ce que l’heure sans égale m’accordait bénévolement d’images et de sensations. Et dans le vide intérieur ainsi réalisé se dressa péremptoirement l’image d’Ève, comme illuminée par sa belle solitude : Ève montait, ainsi que je l’avais vue maintes fois sans trouble, Héliska, sa jument blanche ; Ève était tête nue, comme à l’ordinaire, et paraissait moins préoccupée des caprices de la bête que de rejeter en arrière, dans le vent de la galopade, le lourd trésor de ses cheveux mordorés ; ses jeunes seins gonflaient une étoffe de bure sombre… ou de toile blanche ; elle mordait ses lèvres, rouges comme une blessure fraîche ; elle disparut du paysage de songe après quelques instants, comme elle l’avait fait souvent dans la réalité, laissant derrière elle une odeur de linge frais, de cuir et de cavale échauffée. Et ce fut alors que je compris tout ce qui m’avait fait défaut jusque là sur les chemins du monde : il n’y aurait plus pour moi, sans la possession d’Ève, de bonheur sous le ciel.

— Trop jeune, dis-je, et pas assez riche ? Mais cela vaut beaucoup mieux pour toi, au contraire.