Elle concéda :

— C’est vrai.

Je la saisis, l’attirai brutalement contre moi, et ma bouche cherchait la sienne ; une première fois, elle se dégagea ; la badine de coudrier cingla cruellement ma joue. Je parvins à saisir son poignet ; je serrai si fort qu’elle cria… Elle m’échappa de nouveau tandis que je ramassai la badine ; et ce fut une course folle à travers le parc… Allais-je la rattraper jamais ? Elle bondissait à travers les méandres connus avec l’agilité d’une chasseresse compagne de Diane… Déjà le perron du château apparaissait au bout de l’allée droite ; un suprême sursaut de volonté me rapprocha d’elle : ses cheveux dénoués frôlaient mes narines… Encore un bond, et nous roulâmes dans l’herbe, — dans l’herbe dont elle semblait, haletante, domptée et muette, le plus doux parfum.

Nous nous regardâmes longuement. Je n’eus pas besoin, cette fois, de chercher sa bouche… Et il y eut alors en moi, en elle aussi sans doute, une sorte d’apaisement triomphal. Toute sauvagerie et toute rage semblaient nous quitter, tomber, s’éparpiller autour de nous comme un équipement désormais superflu, comme des armes après une bataille heureuse. Ève dit simplement :

— Je t’aime, moi aussi.

J’en pris acte d’un seul mot :

— Parbleu !

Il ne nous restait plus qu’à nous quitter, jusqu’au lendemain matin. Quand je dénouai mon étreinte, Ève poussa un léger cri : « Oh ! regarde… » Ce n’était rien : sur sa blouse blanche, à la hauteur du sein gauche, ma main déchirée au cours de l’escalade du mur avait laissé une large tache de sang, — une tache qui, dans la nuit maintenant plus sombre, ressemblait à une fleur qu’elle eût piquée là.

IV

Flume pairal, aneich coumo ar’un-an,

Aduse nous als lhocs d’ount davalam,

Al dur païs quarcinol ount la crozo

Ten dins sa neich la pòu que s’arremozo,

Ount viéu jou’l sol un aurific bestial.

Minjem, bebem e droumem a bel tal,

Tiem e cantem, aimem e sieguem cranes.

Perferarioi, o Diable, que m’escanes,

Se n’abioi pas, à l’abric de la Croutz,

Dentz dels singlars, emais pautos dels loups.

Fleuve paternel, aujourd’hui comme l’an passé, — conduis-nous aux lieux d’où descend notre race, — au dur pays quercinol où la caverne — tient la peur blottie dans sa nuit, — où vit sous le sol un horrifique bétail. — Mangeons, buvons et dormons fortement, — tuons et chantons, aimons et soyons flambards. — J’aimerais mieux, Diable, que tu m’étrangles, — si je ne possédais pas, à l’abri de la Croix, — dents de sanglier et pattes de loup.