Et, cette année-là, ce fut comme toutes les autres années.
Certes, la gabare de Peyroun Peyrigot ne représentait pas un mode de locomotion très rapide ; mais elle avait le mérite de pouvoir contenir largement l’habituelle trentaine d’invités de M. d’Escorral ; au surplus nous n’étions pas pressés.
Notre maison flottante avait été garnie de provisions succulentes, de vins sérieux ; puis, les gens des villages riverains savaient que M. d’Escorral avait de l’or dans ses poches et que ses mains, qui étaient larges, ne rechignaient pas à y puiser. Aussi, quand notre approche était signalée, installaient-ils une vraie foire au passage.
A quoi nous employions notre temps ? Nous mangions bien, nous buvions mieux encore et, quand nous avions mangé et bu, le reste marchait tout seul. On parlait très fort, on riait très haut, on braillait des chansons, on racontait des histoires.
Nous nous plaisions surtout à évoquer nos chasses des précédentes années ; nous possédions ainsi une sorte de livre d’or et, parce que nos mémoires seules en gardaient copie, je laisse à penser si chaque édition était revue et corrigée à notre avantage ! Quand on n’avait plus d’histoires à peu près véridiques à raconter, on en inventait d’autres, dont la communauté tirait également grande gloire. Que si nous étions las d’écouter les récits de nos exploits cynégétiques, nous avions encore des ressources ; car, de Gascogne en Quercy, tout vrai gentilhomme hérite d’un trésor d’histoires soignées qu’il sait étaler au bon moment, pour la délectation de la société : ainsi, par exemple, l’aventure du mari de la Jane, qui était si niesas le soir de ses noces que… — ou celle encore du jovial curé de Corconat qui, aux abords de Pâques, ayant voulu manger sa soupe dans un pot de chambre tout neuf, pour marquer, après boire, sa dévotion à saint Thomas… — Mais ceci peut avoir des lecteurs autres que des gentilshommes gascons ou quercinols, et d’ailleurs, l’accent n’a pas d’odeur sur le papier, ce qui serait ici indispensable.
Enfin, — du moins au temps dont je vous entretiens, — n’avions-nous pas à nos côtés pour stimuler perpétuellement notre bonne humeur la bonne humeur gigantesque de Sulpice d’Escorral ? Certes, jamais homme de cette maison illustre n’engendra mélancolie, mais le marquis Sulpice restera bien, dans la mémoire de ceux qui l’auront connu, le plus bruyant, le plus joyeux, le plus guêtré de cuir et le plus culotté de velours de tous les d’Escorral qui ont existé ou existeront.
Il possédait quantité de talents qui avaient le don de nous faire rouler de joie sur le pont de la gabarre ; il n’y en avait pas un comme lui pour reproduire par la voix les plus compliquées sonneries du cor de chasse, ce qu’il faisait les bras en cercle, le dos rond et les joues gonflées, afin de donner de la vérité une illusion plus complète et saisissante ; il savait également imiter les hurlements du loup, les glapissements du renard en chasse, le rauque bramement du brocard étranglé par les chiens, en général tous les cris des bêtes du ciel et de la terre, et, apparemment, si l’on avait connu aux poissons une quelconque voix, il en aurait fait des imitations aussi parfaites que les autres, lesquelles étaient à s’y méprendre.
Un rude homme, pétri de santé, de force et de joie. Il ne connaissait à sa vie que de rares ombres : celle de n’avoir pas de fils, par exemple : « Feu la marquise, affirmait-il, était une mollasse. Elle ne m’aurait jamais donné que des filles ! Alors, comme le jeu, par ailleurs, ne me chantait pas avec elle, je m’en suis tenu à un seul essai… » Il s’en consolait d’abord en allant « jouer le jeu », — pour employer cette expression à lui, — un peu partout ; il s’en consolait encore en supputant que ses frères, à eux trois, lui avaient donné une bonne dizaine de neveux : le nom ne risquait donc plus de se perdre par sa faute ; il s’en consolait enfin en répétant admirativement une formule que la marquise n’avait pas moins répété souvent avant sa mort, mais sur un ton lamentable, elle : Ève est un garçon manqué…
Il avait bien fallu l’accepter cette année-là dans la gabare et à la chasse, la svelte et puissante adolescente, l’Amazone hardie, la Vierge rétive qui n’en faisait qu’à sa volonté et qui semblait ne trouver de joie en ce monde que face à face avec sa solitude, sa sauvagerie et son orgueil. Quels rêves avaient grandi en même temps qu’elle, sous son front un peu étroit, volontaire, obstiné, à l’abri du casque presque guerrier de ses cheveux dorés et sombres ? Comment avait-elle pu, entre autres choses, ébaucher un flirt de pensionnaire avec ce pauvre imbécile de Combrazot ? Il devait y avoir eu de sa part un besoin obscur de domination et de lutte : lutte contre sa famille qui s’opposerait à un tel mariage, domination du piteux époux qu’elle aurait de la sorte conquis… Le reste, c’est-à-dire le bonheur, serait venu ensuite… Je me suis donné cette explication ; je ne suis pas sûr qu’elle soit exacte ; mais cela n’a aucune importance dans ce récit.
Un fait, — d’ordre plus particulier, — qui attristait également le marquis d’Escorral, c’était qu’un de ses invités ordinaires s’excusât au moment du départ pour Castelcourrilh ; il n’admettait pas qu’on lui fît faux-bond. Cette fois-là, il ne semblait pas qu’il aurait à grommeler contre des absences. L’affluence était déjà grande aux abords de la gabare et sous l’arche du moulin ; ces messieurs étaient bien un peu fatigués, les voix des jeunes gens un peu rauques et lasses ; mais sous le soleil déjà sans pitié d’un matin vengeur de toutes les ombres, notre monde semblait rudement content, je vous jure ; et ils avaient l’air rudement contents, eux aussi, les curieux qui n’avaient pas manqué, comme à l’ordinaire, d’accourir en nombre sur la berge, et les ouvriers du moulin qui, aux fenêtres, là-bas, agitaient leur casque-à-mèche enfariné en criant :