Vers douze ans, nous commencions à suivre les chasses ; vers quatorze ans, on nous invitait à faire l’apprentissage du tir sur le menu gibier ; de cette façon, nous nous préparions, par un jeu qui nous comblait d’orgueil, à ne point risquer de manquer ultérieurement des animaux moins inoffensifs ; car il est toujours regrettable de faire connaissance avec les défenses d’un quartanier non miré ; Adonis y dut sa réputation ; mais, si c’est moins dangereux qu’aux temps mythologiques, c’est, en revanche, rudement plus vexant et moins fertile en conséquences heureuses.

Le menu gibier ! C’était, en somme, l’A. B. C. de notre catéchisme particulier. Nos pères nous disaient qu’il fallait commencer par là, parce qu’un chasseur digne de ce nom ne doit rien ignorer de son métier, et qu’il existe, en ce qui concerne les bêtes les plus infimes de la création, des lois de chasse éternelles et d’imprescriptibles principes. J’ai écrit le mot catéchisme, et je ne le regrette pas, car les discours qu’on nous faisait à ce sujet, quand on remarquait notre présence, nous faisaient parfois bâiller sans doute, mais n’en remplissaient pas moins nos cœurs d’émerveillement et de respect.

Ainsi, nous finissions par savoir qu’il fallait viser les alouettes au bec et non ailleurs quand elles faisaient Saint-Esprit au-dessus du miroir, que la bécassine se tire « en fauchant », que, par les matins de grésil, une légère buée au-dessus d’un buisson bas signifie un lièvre au gîte… J’en passe !… Ce n’était là, d’ailleurs, qu’enseignance scolastique ; qui n’avait pas, la quinzième année passée, abattu pour le moins son ragot, il risquait d’être à jamais tenu dans notre milieu pour un sang-glacé, un vaut-peu et un pedzouille.

C’était comme tel, du reste, que les plus indulgents m’avaient considéré, depuis environ quinze ans que ma naissance me donnait le privilège de participer aux chasses des messieurs d’Escorral. Dès le soir de mon arrivée, je ne le dissimulai pas à Ève. Elle eut un bel éclat de rire, qui ne dura pas quinze secondes, mais qui me dédommagea amplement de quinze années d’humiliation d’ailleurs subies — quand il y eut lieu — sans en souffrir outre mesure.

VII

Remembro te so que t’ai dich deja :

Siave es aima, melhour poutouneja ;

Mais que poutoun que t’agrade capinho !

Balho mais sanc vin que razin de vinho ;

Trato ta vido a cops durs, coumo fai

En camps peirous lou vailet de l’arai.

Rappelle-toi ce que je t’ai dit déjà : — L’amour est suave, meilleur est le baiser ; — plus que le baiser puisse te plaire la caresse ! — Le vin enrichit plus le sang que le raisin sur pied ; — sache traiter la vie à coups durs, comme fait, — si le sol est pierreux, le serviteur de la charrue.

— Je ne suis jamais encore venue ici avec vous autres, me dit Ève. Mais je parierais en connaître les bons coins mieux que toi. Suis-moi, mon seigneur ! Je vais t’initier aux détours de ton futur domaine.

C’était quelques minutes après notre arrivée, au plus brûlant de l’après-midi. Une grande lassitude souriante me meurtrissait et me ravissait tout ensemble. Ma fiancée, elle, était fraîche, pure et nette : une salamandre au sortir d’une demeure ignée.

Les chasseurs s’ébattaient sur la terrasse, ou changeaient de linge plus loin, derrière les paravents précaires des bosquets, en s’envoyant et se renvoyant des propos joyeux et des quolibets de haute liesse. Ève et moi, nous nous contentâmes d’échanger avec ferveur des caresses rapides et des sourires, tandis que nous nous échappions loin de tout cela, le long du maître-corridor du castel. Au « bout du Sud », les pièces abandonnées et délabrées commençaient ; une émouvante odeur de moisissure séculaire rôdait sous les plafonds, et il nous semblait, tandis que nous poursuivions notre marche, qu’elle s’accrochait à nos pas, s’agglomérant d’instant en instant, comme les poussières des routes aux fagots qu’on laisse traîner, freins de fortune, derrière les véhicules rustiques, aux descentes des côtes rudes et non prévues.

Ève poussa une porte :