Notre séjour à Castelcourrilh touchait à sa fin. Deux jours encore, et nous irions rejoindre, en aval du barrage de Cahors, la gabare de Peyroun Peyrigot.

J’ai toujours éprouvé aussi cruellement qu’il se puisse les fins de fêtes ; au lycée, une mélancolie presque coléreuse me gâtait les congés à leur déclin ; à la caserne, il me suffisait qu’une permission atteignît sa moitié pour qu’il me fût désormais comme interdit d’en jouir. De même, à Castelcourrilh, j’avais grande envie de pleurer, si tendre que se montrât Ève : la vie allait recommencer.

On ne décrit pas une beauté miraculeusement chère avec des mots, pas plus qu’avec des mots on ne rend compte d’une image ou d’une musique, si illustres soient-elles… Ce sont là jeux de critiques d’art ou de romanciers à court de copie. Me voyez-vous, vraiment, pour vous expliquer toute la salutaire clarté que j’entrevoyais en regardant vers l’avenir, lorsque je pensais à mon amour voué à Ève, me voyez-vous dépeignant ici sa beauté en détail ? Un très grand écrivain, dont on ne saurait mettre en doute la richesse verbale, dit en pareil cas de ses héroïnes : « Elle rappelait le portrait de X… par Z… qu’on voit, au musée de Y… » Je regrette d’avoir trop peu fréquenté les musées illustres. Mais peut-être mieux vaut-il qu’Ève demeure une vague image, une fois que j’aurai confessé qu’elle était belle, pour ceux qui liront ceci comme pour moi.

Elle était belle, dis-je, et peut-être très belle ; il m’eût été impossible d’imaginer désormais une autre créature à qui je me fusse lié pour toujours en ce monde. Laissons de côté les attraits par lesquels une fille de vingt ans peut devenir la suzeraine sensuelle d’un jeune homme ; car, je me sentais très sincèrement « au-dessus de cela ». Ce qui me plaisait en ma conquête, c’étaient sa facilité et sa violence, les baisers accordés après une lutte pour rire, la bonne aubaine d’une mort tragi-burlesque, un peu ridicule, à laquelle nos faibles mérites n’eussent pas dû nous donner droit. Je pensais à mes déplorables aïeux immédiats, mon père y compris. Il me semblait que j’étais déjà mieux et plus qu’eux, que j’étais pour le moins quelque chose… Étrange mentalité toute pétrie d’orgueil sans motif et de lâcheté mal consentie ! Ève ne se fût pas trouvée, comme par hasard, sur ma route, que je n’aurais probablement pas supporté les dix jours de chasse, durant lesquels je ne fus même pas capable de chasser…

Pourtant — que vient faire ici ce souvenir d’un air de Manon ? — quelle que fût la sincérité des sentiments que j’ai esquissés en nommant Ève, je voyais parfois, en fermant les yeux, oh ! non pas une maisonnette toute blanche, mais une retraite imprécise, où j’aurais vécu six mois ou cent ans sans ennui, pourvu que certaine présence et certain parfum voulussent bien m’y tenir compagnie.

Et, alors, dans ma pensée, il ne s’agissait nullement de la Vierge par erreur vouée à Diane.

Quand mon père était particulièrement ivre, il lui arrivait fréquemment de converser sur des sujets graves avec moi. Ce matin-là, il avait mangé une conserve de foie d’oie, bu deux litres de vin blanc, n’éprouvait pas la moindre envie d’aller à la chasse ; en conséquence de quoi il avait estimé plus digne de m’attendre sur la terrasse, afin de « me parler sérieusement », ne se sentant pas capable, personnellement, de faire en telle occurrence rien de mieux.

— Michel, c’est un vieux camarade qui s’adresse à toi… Sulpice a raison de te dire qu’il faut respecter ta fiancée… Mais ce n’est pas ce qui t’excuse de te conduire comme tu le fais avec Noëlia !… Holà !… Laisse-moi parler !… Il n’est bruit que de cela dans toute la maison… Je sais bien que Noëlia n’est pas une vertu. Mais mémé Zanoun est furieuse… et ta fiancée, si elle venait à savoir que…

— Ah ! dis-je… alors, c’est Noëlia qui ?… Ça, par exemple !…

Et j’éclatai de rire.