Il s’échappa. Alors Ève parut brusquement se souvenir de ma présence ; privée des bras enfantins, elle se pencha de nouveau vers moi et murmura, aussi légèrement et librement que s’il eût été question d’une fleur à cueillir, — que dis-je ! — d’un bouquet à acheter :
— Comme cela sera bon d’embrasser ainsi le premier des nôtres !
Le soleil montait et du sol humide, à présent trop chauffé, s’exhalait un parfum mol et moite de serre. Nous nous réfugiâmes dans un salon du château où personne n’entrait plus que par hasard. Certains l’appelaient le musée des antiques, parce qu’on y avait relégué des meubles hors d’usage : moi, je chérissais cette pièce à cause de sa fraîcheur et de son abandon, à cause aussi d’un marronnier minuscule mais bien original qui, par je ne sais quel miracle, depuis quelques années, avait trouvé le moyen de végéter entre ré et mi, vers le milieu du clavier d’un piano défoncé, après avoir disjoint les touches…
— Reste près de moi, tout près, dis-je à ma fiancée avec une fougue, presque avec une gaîté que je ne m’étais jamais connues auprès d’aucune autre femme… Oh ! tu as froid !… C’est vrai que nous venons de quitter le soleil…
Elle répondit, toute pressée contre moi :
— Tu m’embêtes ; je ferme les yeux ; je suis heureuse.
Les damnés gosses, dans leurs rondes, repassèrent sous les fenêtres du salon abandonné. « Au fond de Clarecrose !… Au fond de Clarecrose !… » Et nous les entendions s’esclaffer de rire, en se laissant tomber sur le derrière ou en se bourdissant dans le sable quand ils en étaient au refrain…
Ève ne m’eût-elle pas posé de question que ce mot « Clarecrose », m’aurait paru inquiétant, tout au moins agaçant. Que la vie devient donc parfois difficile, quand elle et le rêve viennent ensemble au-devant de quelqu’un en se regardant d’un air hostile ! Mais Ève me repoussa, boudeuse comme pour rire :
— A propos, qu’aviez-vous donc, Noëlia et toi, à vous raconter, hier soir, je ne sais quelles histoires à propos de Clarecrose… toujours de Clarecrose ?
Il fallait devenir insolent ou stupidement simuler la démence. Je préférai me lever du divan à moitié crevé où nous étions assis, et, d’un ton qui devait ressembler à celui dont j’avais usé avec l’autre fiancé de ma fiancée, sur la rive du Lot, je dis rageusement, sourdement, quelques phrases comme :