— Une seconde encore… Oh ! j’ai peur, tout à coup… Pourquoi ai-je peur ?

— Je t’assure, lui dis-je, qu’il vaudrait mieux pour nous me dispenser de cette visite, là-bas… Te voici toute nerveuse… Il serait si simple de…

— Tu ne me comprends pas, s’écria-t-elle en frappant du pied… J’ai peur, j’ai peur, et voilà tout !… Mais toi-même… Oh ! tu es tout blanc… regarde-toi !

C’était bien la peur, en effet, une peur pareille à celle que nos ancêtres avaient connue aux mêmes lieux et qui semblait revenir vers nous du fond des âges héroïques et farouches ; la peur en plein jour et en plein amour, la peur que rien ne justifie ou n’excuse : un voile noir qui tombe entre les choses et les victimes, un invisible poing qui se crispe autour des gorges de celles-ci ; le comble, c’est qu’alors on essaie de rire… Notre rire sonna presque aussi faux que les cordes du vieux piano sur les touches duquel je m’étais par mégarde appuyé, en reculant devant je ne sais quoi.

Ève me dit :

— Va-t-en. Nous sommes stupides. Je vais me mettre sous la protection de la Vierge, dans ma chambre. Ne te moque pas : hier, j’ai eu aussi quelques pensées noires ; alors, je suis allée chercher la petite statue, dans la chapelle ; je lai installée à mon chevet… et j’ai été heureuse comme quand on s’éveille d’un vilain rêve, tout de suite… Maintenant, écoute… écoute-moi… je veux que, ce soir…

Elle cacha sa figure contre mon épaule :

— Tu me comprends ?… Enfin, je veux être ta femme… oui, dès ce soir… ta femme. Je ne sais pas de quoi j’ai peur, mais, ce dont je suis sûre, c’est que je n’aurai plus jamais peur, ensuite, plus jamais… Aussi, — c’est un grand serment que je fais ! — je jure d’être à toi avant de quitter Castelcourrilh…

Elle ajouta, avec un rire un peu nerveux :

— Comme cela, toi, tu ne seras plus qu’à moi toute seule !… Et, tu sais, si papa s’avise de venir voir chez moi… chez nous, ce qui se passe… (Cette fois, enfin, son rire sonna franchement…) c’est moi, tu entends, qui lui botterai le derrière !