Je la revis dès mon retour de Vilhane ; elle me guettait à l’endroit où le petit chemin débouche dans le parc, et son visage exprimait une telle anxiété, un tel bouleversement moral que j’en conçus quelque honte pour elle. Comment ne pas la soupçonner en pareille circonstance d’être le jouet d’une assez vaine jalousie ? Je lui en voulus un peu de se montrer si faible ; sa généreuse énergie m’avait plu autant que sa beauté, et je redoutai même, quelques secondes, de lui faire l’offense d’une désillusion sincèrement éprouvée.
— Alors, comment cela s’est-il passé ?
Mais tout s’était passé très bien ! Que pouvais-je répondre d’autre ? Ma situation se compliquait assez douloureusement ; quels sentiments d’ailleurs plus vexants à élucider que ceux qui s’agitaient en moi durant ces instants cardinaux de mon existence ? En dépit de mon âge et de la fatuité où il se complaît assez volontiers, la duplicité de mes bonnes fortunes se présentait à moi comme un procès difficile à débattre… Où Noëlia et Ève ne voyaient sans doute que jeu de rivales, je me sentais juge, et mon jugement n’aboutissait qu’à me persuader de l’inutilité néfaste de leur haine mutuelle, — néfaste puisqu’elle diminuait en moi ce qui me les rendait précieuses l’une et l’autre, la clarté triomphante de celle-ci et la flamme voilée mais non moins puissante de celle-là.
Avenir et passé, réalité et rêve. Pourquoi est-il des âmes incapables de choisir entre la mollesse et la vertu ou inégales à supporter ces deux biens, qui ne sont pas d’ailleurs toujours là où certains principes, — vieux serviteurs aveugles et sourds, — nous conseillent de les chercher ? Quelles raisons avaient de se haïr la future mère de mes enfants et mon hôtesse de Clarecrose ?… Mais pouvais-je expliquer cela à des femmes, tandis que j’apportais mes plus grands soins à n’en pas discuter avec moi-même, par paresse ou incapacité ?
Tout s’était bien passé, ai-je dit. Noëlia m’avait reçu dans la chambre hâtivement aménagée où elle dormait durant le jour, sous la garde d’une servante étrangère, d’une vieille espagnole nommée Amparo qu’elle avait ramassée à Bordeaux quelques mois auparavant. Elle avait tendu les murs de voiles persans, jeté çà et là sur des divans et des fauteuils d’osier des coussins baroques. Un chat gris et fort beau, que mon entrée parut dégoûter, hérissa ses poils, jura, cracha quand je parus et disparut sous un meuble… Les reliefs d’un déjeuner sommaire et fantaisiste traînaient sur un guéridon : des raisins, des nèfles, des bonbons, du champagne… J’avais fréquenté déjà assez de petites courtisanes pour ne m’étonner en rien de tout ceci, de la part d’une de leurs pareilles venue par ennui ou par caprice s’enterrer un temps dans un coin perdu de son pays natal.
La vieille me salua de plusieurs révérences cocasses, prononça dans son langage quelques compliments qui avaient comme un son d’injures, puis s’évanouit à peu près de la même façon que le chat gris. Je l’eusse, en vérité, cherchée, elle aussi, sous les meubles, si je n’avais peu après entendu devant la porte où elle était allée prendre le soleil et la garde, sa voix grinçante comme une girouette fredonner la chanson castillane à la gloire de je ne sais quel « chulo » qui chipa la chemise d’une certaine Lola…
Sur le lit défait, Noëlia reposait, les cheveux épars, nue ; un rayon de soleil, qui s’insinuait par l’entrebaillement des volets appuyait sur elle, en diagonale, une mince ligne, — une longue phosphorescence fauve à l’aisselle, rose à l’orteil. Je m’approchai doucement ; quand elle ouvrit les yeux, je m’aperçus qu’en dormant elle avait pleuré.
— Je t’avais vu venir le long du couloir, me dit-elle… Je souffrais, je rageais… Je n’étais plus seule pour t’attendre là-bas ; mais y serai-je jamais toute seule maintenant ? Moi qui n’avais plus que cet espoir : te garder du moins pour moi dans notre vrai pays… Y reviendras-tu seulement ?
Je n’eus pas besoin de mentir pour lui assurer que je ne perdrais jamais la route de Clarecrose. Devant mes yeux ouverts, en pleine vie, la contrée de songe se représentait en une série d’images rapides qui abolissaient à chaque instant les sensations offertes par la réalité. Nous parlâmes de « notre vrai pays » avec une abondance étrange de détails qu’il nous semblait d’abord inventer, mais que nous reconnaissions ensuite comme très précisément situés dans le recul proche ou lointain d’une seconde mémoire infiniment lumineuse… Cela nous prit une bonne moitié de l’après-midi ; mais il m’était difficile de rendre compte à Ève de ce passe-temps ; encore plus de celui qui lui succéda…